A plusieurs N°4… : « La Lettre »

 (Lanédo, Regards, Nicky, Chris050988 et Elric)

 

J’étais épuisée, j’arrivais au bout de mes forces. Pourtant je ne pouvais pas m’arrêter, je ne devais pas m’arrêter. Il me fallait courir encore et encore. Il était là, tout près, juste derrière moi. Si près, que j’en aurais presque pu sentir son souffle sur ma nuque. Si près que toute fuite paraissait désuète, impossible, inutile.
Pourtant je devais encore lutter, lutter et…tenir, tenir au moins jusqu’au petit matin, jusqu’au lever du jour.
Quelle sombre idiote j’ai été !
Quelle idée j’ai eu de venir en pleine nuit, seule, sur cette petite route de campagne !
Et si encore j’avais pensé à faire le plein de ma voiture, je n’en serais pas là !
Et si encore je n’avais pas ouvert cette lettre quatre jours plut tôt !
La lettre, je m’en souviens encore, c’est là que tout à commencé…

 

J'avais trouvé cette lettre dans le bureau de mon père...
Courir, encore courir ; Je ne sentais plus mon corps, juste mes jambes, juste assez de peur pour fuir.

 

J'entendais mon cœur qui battait à tout rompre... la peur et la course : je n'en pouvais plus!...juste reprendre mon souffle... mais, inimaginable!...le monstre était là derrière moi, à quelques enjambées... il me fallait fuir... où me cacher... là, au virage, je sauterai dans le fossé, puis je resterai tapie derrière un bosquet!...juste le temps de reprendre mon souffle...! Pourvu qu'il ne me voit pas !!...
Comment ce monstre a-t-il eu connaissance de la clef cachée dans cette enveloppe???...c'est cette clef qu'il veut me ravir, à coup sûr !!
Pourquoi cette clef est-elle de la plus haute importance pour lui??
Qu'est-ce que ça cache, tout ça??!!...

 

La lune avait cessé d'être pleine depuis hier mais sa clarté était encore assez blanche pour que je vois le tracé de cette route et le virage.
Hier ? C'était quand hier, je compte les jours, je compte mes pas, je compte ses respirations sur mon cou, là ; Un monstre, naturellement que c'est un monstre.

Le virage, oui, le virage ..., oublier ce monstre, et ma peur et cette clef. Elle ouvrait quoi cette foutue clef !
Courir, m'échapper de cette respiration que je sentais, là, dans mon cou. Plus vite, plus vite encore il me fallait courir ; l'issue, trouver une issue...
Mon sang cognait dans mes tempes, la route filait sous mes pieds ; je pensais, en vrac, au bureau de mon père, à cette rencontre hier, à la soif que j'avais.

 

Le virage était enfin là. J’ai sauté derrière le bosquet, je me suis plaquée au sol et je n’ai plus bougé. J’ai retenue ma respiration.

L’attente était interminable, je l’avais pourtant senti si près.

S’était-il arrêté ? M’avait-il vu ? Me guettait-il prêt à porter le coup fatal ?

J’entendis enfin son pas long et lourd à la fois. Le bruit grandissait de seconde en seconde. Le bruit devient fort, très fort même, puis…, puis de plus en plus faible. Il ne m’avait pas vu, il avait continué sa route dans la nuit noire.

Je risquai un regard. Il n’y avait plus rien, plus personne. Je me suis mis à courir à l’opposé. Il me fallait de l’aide et depuis la récente mort de Fabienne dans l’après-midi, il ne me restait plus qu’un seul ami vers lequel me tourner.

Seigneur ! Faites que Marc soit chez lui ce soir…

 

Marc, où est-il ?

L'herbe était humide..., et cette soif, j'ai si soif, tellement soif !
J'écoute le silence s'appuyer sur la nuit, sur ma peur.
Mais pourtant, mais encore, écouter ses pas, ses pas d'ordure, de monstre, se fondre dans le temps et cela jusqu'à quand ? Je sens l'herbe humide sur mes lèvres..., j'ai si soif que ma bouche contre l'herbe s'abreuve.

 

J’ai marché longtemps sur cette petite route de campagne, sautant dans le fossé au moins bruit de voiture, au moindre cri de chouette, au moindre son qui aurait pu me faire penser à un bruit de pas.
Je ne saurais dire combien de temps j’ai marché. Toujours est-il que quand l’astre du jour fit une lente apparition au bout de l’horizon je distinguai enfin un petit village.
Je pu lire sur la pancarte le nom de ce drôle de patelin : Bourgneuf sur cloître. Y’a pas à dire, j’étais vraiment perdue au bout du monde. Heureusement, de nos jours, même au bout du monde on trouve un téléphone dans toutes les stations services. J'ai composé son numéro une fois, deux fois, trois fois, Marc ne répondait pas.
Le garagiste faisait occasionnellement de la location de voiture. Il consenti à m’en louer une pour un prix qui dépassait la raison et le solde de mon compte bancaire. Mais à Dieu va, j’avais besoin de Marc. Je ne serai en sécurité qu’une fois dans ses bras…

 

Enfin arrivée!! enfin arrivée chez Marc...!
Je grimpais quatre à quatre les marches qui conduisaient à son appartement du 3ème étage.
je sonnais comme une folle à la porte, le doigt scotché sur la sonnette!
Le carillon chantait une douce mélodie qui n'était pas du tout en symbiose avec mes états d'âme du moment!...seuls les battements de mon coeur résonnaient dans le couloir silencieux et couvraient les arpèges légers qui s'envolaient à l'intérieur d'un appartement à priori ...vide!
Non... impossible!... Marc DEVAIT répondre, là, de suite!!!
Tout de suite!!!
Il ne pouvait pas être absent, là, CE SOIR !!
Affolée, rien qu'à l'idée que Marc pouvait s'être absenté alors qu'elle avait besoin de lui, là, à ce moment bien précis,- une question de vie ou de mort-, elle se mit à tambouriner contre la porte, de ses petits poings serrés!

_" C'est bientôt fini, ce raffut du diable ???!!!!! Vous ne voyez donc pas que ce Monsieur est absent??!!!"

_" ab...absent???...mais il rentre quand??!!!"

_" l'a pas dit! l'est parti précipitamment!
Une affaire à régler de toute urgence! Une question de vie ou de mort, qu'il m'a dit, quand je l'ai arrêté pour lui rendre son chat qui s'était échappé!......Une jeune fille en danger, qu'il fallait qu'il aille secourir...!
Alors, vous voyez!...l'a d'autres chats à fouetter... avec d'autres femmes que vous!
Pas la peine de vous énerver sur la sonnette !!"
...

Puce était redescendue ; le coeur vide, la tête pleine de l'absence de Marc...

Tout va trop vite depuis quatre jours, il aurait dû être là. Elle s'assit sur une rambarde et chercha dans son free-book où elle était exactement la veille, l'agenda clignota. La page mémo s'ouvre seule, maintenant, bon, voyons mes notes..., je me suis arrêtée derrière des arbres..., la clef, merde, la clef !! Elle ne trouva dans sa poche que l'étui de cuir noir.

 

Un étui désespérément vide qu'elle considéra un instant, la bouche légèrement ouverte, les yeux écarquillés.
Semaine de merde ! Il y avait eu cette lettre, puis la mort de Fabienne sa lapine angora, puis encore cette rencontre comme programmée et ce voyage en Bretagne mais pour y trouver quoi ? Et l'auberge et ce même homme, enfin était-ce vraiment le même ; je n'en suis plus vraiment certaine et Marc qui n'est pas là, c'est pourtant le meilleur des paracétamols, j'ai une de ces migraines !!

Marc était très classiquement "l'ami de toujours" ce qui offrait à Puce un sans gène confortable. Des problèmes d'argent, de coeur, une envie de parler, de déménager, de manger une pizza et c'était allo Marc.

 

Bon, c'est pas tout ça mais il faut que je récupère ma voiture et aussi mes vêtements à l'auberge..., quelle poisse, comme s'il ne pouvait pas être là !!
Elle avait avalée la 137 jusque chez Marc qui était pour un temps à Nantes et sa voiture devait être à quelques trente-cinq kilomètres à l'ouest de Rennes, pas vraiment le même périmètre.
Sur ce coup, je fais partie des blondes stupides ! S'il n'y avait que sur ce coup là...
Elle pointa sur son free-book les quelques lieux dont elle se souvenait ; je suis tombée en rade après le pont du secret, direction les Forges, où peut-être avant... Elle avait tourné, tourné longtemps dans la nuit en cherchant sa route...
En jetant un dernier regard aux fenêtres de Marc, elle bifurqua pour reprendre la 137.

 

Au prix où je te paie, ma belle, on va voir ce que tu as dans le ventre !
Puce embraya et passa la cinquième, ses petites fesses bien collées au fond du siège, ses bras tendus sur le volant, son pied enfonçant tranquillement l'accélérateur.
Et mon cellulaire qui est resté dans ma voiture ! Pourquoi Marc n'était pas là...

 

Ses pensées vagabondaient vers les évènements troublants de ces derniers jours ; tiens, on dirait que le paysage n'est pas le même...
En traversant Savenay, elle eut vraiment l'impression de n'y être jamais passée et elle ne put s'empêcher de regarder derrière son épaule, ce souffle là soudain, était-ce encore celui de ce monstre ? Allons ma fille, bon, que dirait Marc... Elle se concentra sur la route et au premier panneau découvrit qu'elle était sur la 165... Me serai-je trompée ? Il aurait encore dit que j'étais une blonde stup... et merde !! Elle enclencha le free-book sur le tableau de bord et pianota le nom de la ville, l'agenda clignota et afficha : "première à droite" quoi, première à droite et où première à droite..., instinctivement elle tourna quand même et éteignit le free-book.
Elle était sur la D3.

 

Finalement, c'est sympa par ici ! Plus tard, elle s'arrêta prendre un café, puis encore un autre ; depuis combien d'heures n'ai-je pas dormi ? L'odeur des crêpes réveilla sa faim, elle goûta copieusement, une radio locale versait une musique sans doute traditionnelle, elle recommanda une dernière crêpe.
Dans une heure, je devrais être arrivée ; de route en route, elle ne remarqua pas le soleil qui continuait de décliner, là-bas, toujours plus à l'ouest ; il faisait nuit lorsqu'elle arriva à Bellevue.

 

Un peu plus tard elle s'arrêta faire de l'essence et remplir un bidon, elle demanda au garagiste :
_ Pardonnez-moi, mais je dois me rendre à Bourgneuf sur cloître, je pense que c'est par là ?
_ Connais pas de Bourgneuf..., peut-être derrière la lande, mais je suis pas ici depuis bien longtemps, demandez plus loin.

Elle chercha longtemps, elle tourna et retourna dans les méandres de la lande, la nuit était un peu plus profonde que la veille. Je n'aime pas les scénario en boucle, je n'aime vraiment pas ça... Quelques kilomètres plus tard les lumières du tableau de bord clignotèrent et la voiture s'immobilisa. Non, vraiment je n'aime pas ça. Plus loin sur la petite route elle remarqua une masse blanche, c'était sa propre voiture..., je n'aime pas ça du tout, elle se retourna et se mit à courir, à courir.
"Mise en état d'urgence" ; elle courait ; "ventilation des voies aériennes inférieures, diminution de l'amplitude cardiaque, augmentation du débit sanguin, régulation thermique."
Elle courait.
Puce entendait son sang battre dans ses tempes, elle entendait des pas, non !!! une issue, je dois trouver une issue..., un fossé, sauter dans un fossé comme hier, ne plus bouger et attendre.
"urgence", elle courait, "dilatation des voies aériennes inférieures, augmentation de l'amplitude cardiaque"

_ Arrête, bordel, arrête !!

Elle sentait son souffle, là, si près, elle n'entendait que son sang dans ses tempes.
Elle sauta et s'étala dans l'herbe. Un corps s'affala sur le sien,"Bienvenue dans la forêt de Brocéliande."

-   "Marc ? Marc ? C'est bien toi ? Dis moi que je ne rêve pas?"
- "Bien sûr que c'est moi ma pauvre puce!"
- "Tu m'as foutu une sacré trouille !" Lui dit-elle en lui tapant sur l'épaule. "Je pensais que c'était l'autre ! Mais ? Dis-moi ! Qu'est ce que tu fait ici ?"
- "Comment ça qu'est ce que je fais ici ? Cela fait des heures que je te cherche !"
- "Tu me cherches ? Mais pourquoi ? Comment ? J'ai été jusqu'à chez toi tu n'y étais pas ?"
- "Bien sûr que je n'y étais pas. Dès que j'ai entendu ton message sur mon répondeur j'ai sauté dans ma voiture de suite pour venir à ton secours."
- "Mais ? Je n'ai jamais laissé de message ? Je n'ai même pas eu ton répondeur quand j'ai appelé, cela sonnait dans le vide!"
- "Alors c'était une femme qui imitait ta voix à la perfection !"
- "Et que disait donc mon soi-disant message ?"
- " En gros tu disais : Marc ! J'ai peur ! Il veut me tuer ! La Lettre ! La clé ! Je suis à Bougneuf sur Cloître !
Viens vite ! Il va me tuer ! Vite !" Cria-t-il avant de rajouter. "Tu comprends bien que je suis venu aussi vite que j'ai pu !"

_Tu sais, tout a été si vite..., je ne me souviens plus ; j'ai eu si peur, vraiment peur...
_ Surcharge adrénalitique, c'est normal. Tu peux conduire ?
_ Sans doute. On n'a pas l'air con, là, dans l'herbe..., attends...
_ Quoi ?
_ L'herbe...
_ Quoi l'herbe ?
_La clef...

Elle fouilla fébrilement un carré à ses pieds.

_ J'étais là hier, là, juste ici, tu comprends ?
_ Non.
_ Hier, j'ai perdu la clef, la clef dans la lettre trouvée dans le bureau de mon père.
_ C'est quoi cette histoire ? Attends, tu as besoin de dormir.
_ Fais pas chier, elle est importante cette clef, aide moi !!
_Ok, mais dans le calcul des probabilités, il y a peu de chance que l'endroit soit le bon.
_ Ecoute Marc, ce n'est pas l'heure des calculs ; je suis certaine que cette clef est ici.

Ils fouillèrent de nouveau l'herbe à la recherche de la fameuse clef. Mais en vain.
- Mais enfin, Marc, c'est impossible ! s'exclama Puce désespérée. J'étais pourtant persuadée de l'avoir égarée ici...
- Qu'est-ce que cette clef a d'important à tes yeux, bon sang? Ce peut être tout simplement une farce grotesque, je sais pas moi!
- Non Marc. Et ce monstre... et cette voix au téléphone... Non, non, non. Cette clef, je ne sais à quel endroit elle nous amène, mais une chose est sûre: il se passe des choses bizarres autour d'elle, et je n'abandonnerai pas tant que je n'aurai pas résolu le mystère.
- Enfin, Puce, c'est de la folie ! Ce monstre, toutes ces choses comme tu dis...Tu peux pas continuer!
- Marc, je me sens concernée. Quelqu'un a laissé cette lettre dans le bureau de mon père. C'est que cette clef me revient de droit. Et je dois absolument la retrouver, tu m'entends? Même si je ne suis pas rassurée.
Soulagée par la présence de Marc à ses côtés, le coeur encore battant, elle se réfugia dans ses bras. Marc hochait la tête en signe de désapprobation. Mais il se taisait.
Quelques secondes s'écoulèrent, puis ils se relevèrent lentement, et Puce soupira.
- Où est donc cette fichue clef? Marc, tu crois que ce monstre l'aurait trouvée avant moi?

 

Ils se penchèrent alors curieusement sur leurs personnes et leurs passés :

 

Marc était chercheur à l'Inserm, il avait été pendant longtemps "l'élève" du père de Puce ; de cette enseignement il avait, à la fois, tiré une logique digne du maître, et fait la connaissance de sa fille.

Puce était, elle, une éternelle étudiante et ce depuis son bac qu'elle avait eu, il y avait quelques années, "comme par miracle" avait cru bon, alors, de dire son père. Miracle ou pas, elle avait traîné ses fonds de jean's autant sur les bancs universitaires que sur ceux des écoles privées sans considérer "ce potentiel" dont lui parlait toujours son géniteur ; elle, aimait vivre et s'y employait.
La rencontre avec Marc avait été fortuite, une histoire banale de banquet de fin d'année pour fêter on ne sait quelle promotion ; c'était il y avait déjà longtemps, un souvenir, le vague souvenir d'une danse, de confidences sur certains professant et cet éclat de rire commun lorsque Puce avoua que l'un d'eux était son père. Quel âge avaient-ils ? Lui en passe d'être un homme, elle encore une adolescente ; avaient-ils vraiment changé ?

 

La conversation reprit d’un coup comme elle s’était interrompue.

 

_ Ecoute, ma petite Puce, on va rentrer à l'hôtel, t'as une mine de papier mâché, on la cherchera demain cette clef..., il faut que tu dormes.
_ Non, je ne dormirai pas sans cette clef, elle est le testament de mon père, elle est ce qu'il m'a laissé de lui..., on m'a volé sa mort, on ne me volera pas son souvenir !! Je reste là. Cette clef est ma clef, tu comprends, ma clef !!
_ Elle n'était certainement pas pour toi...
_Et pour qui, alors ? T'es chiant avec tes idées, on dirait "Lui", toujours le dernier mot ; mais est-il le bon.

 

Puce se remit à quatre pattes pour essayer de retrouver la clé. Marc resta en arrière, se demandant quelle attitude il devait adopter. Il n'eut pas à attendre bien longtemps car Puce se redressa, le visage grimaçant.
-Il fait trop sombre ! Va allumer les phares de la voiture !
Marc hésita un moment. Finalement, devant l'air résolu de Puce, il alla jusqu'à la voiture de la jeune femme qui était restée au même endroit et alluma les phares.
Puce se remit à chercher mais pas pour longtemps.
-Puce, cria Marc encore dans la voiture, viens voir.
Il éteignit les phares et alluma la lumière intérieure du véhicule. Puce vit ainsi qu'il tenait une clé à la main.
-C'est ça que tu cherches ?
Elle s'approcha, n'en croyant pas ses yeux.
-C'est absurde, je ne l'ai pas perdue là.
-En effet, fit Marc, et d'ailleurs, je pense que tu n'as pas non plus laissé ce message à côté, n'est-ce pas ?
Puce s'approcha et prit le bout de papier que lui tendait Marc.
"Il est primordial que vous gardiez cette clé avec vous. Soyez plus attentive à l'avenir." L'écriture ressemblait à une écriture de femme.
-Je ne pense pas que ce soit l'écriture du monstre, fit Puce en relevant ses yeux pour fixer ceux de Marc.
Marc était perplexe. Et très inquiet. Tout semblait indiquer que Puce était prise d'une crise de folie passagère. Ce qu'elle racontait était incohérent, sa voix au téléphone, le monstre, la clé, sa voiture... La mort de son père était un facteur traumatisant assez fort pour expliquer cela.
-Ce n'est pas l'écriture du monstre, fit Marc. C'est ton écriture. Ou une très bonne imitation.

 

_Oh, Marc..., c'est l'écriture de mon père, regarde ces petits "3" à la place des "s".
_ Puce, ton père est mort !
_ Jamais, hein, tu ne diras que j'ai raison, jamais, n'est-ce pas ?
_ Viens, on va aller dormir, je suis crevé moi aussi ; demain tu me raconteras toute cette histoire, viens.

Elle le suivit ; une histoire, ce n'est pas une histoire, dialogue de sourds...  

Le lendemain matin Marc se réveilla le premier. Il se réchauffa une tasse de café au micro-ondes et s'assit à table dans sa cuisine.

Il joua machinalement avec la clef que Puce avait déposée sur la table en rentrant hier soir. Que pouvait-elle ouvrir ? Mystère et boules de gomme.

-"Mais ! Suis-je bête !" Se dit-il à voix haute. "Le père Gustave, qui passe sa retraite au café du coin de la rue, il était serrurier dans le temps. Il saura sûrement me renseigner!"

Marc jeta un oeil dans la chambre d'ami. Puce dormait profondément. Il décida de descendre avec sa clef voir si le père Gustave empêchait déjà le comptoir de tomber à cette heure. Un quart d'heure plus tard il franchit de nouveau la porte de l'appartement, un sachet de croissants encore chauds à la main.

-"Marc ! Sombre idiot ! Où étais-tu ? Tu m'as fichu une de ses trouilles !"
-"La clef, Puce !" Lui dit-il en tenant la clef en l'air du bout de ses doigts. "La clef de ton père... Je sais ce qu'elle ouvre !"

 

Puce regarda Marc ; j'ai bien fait de faire un double de la clef...

_ C'est pas mal chez toi, dit elle en baillant. Des croissants, super, j'ai faim... Je suis désolée pour hier soir, je pense que j'étais très fatiguée, tu n'es pas fâché ? Je vais faire du café.

Elle s'activa.
_Tu m'aides ? Il l'aida.

Elle mangea un premier croissant. Finalement, la clef de mon père était la sienne, donc la mienne, puisque mon père est mort.
Un instant, elle considéra Marc qui faisait griller des tartines ; qu'est-ce qu'il connaît de mon père ?
"intellectualisation commune." Elle sourit ; élever les gens à votre idée est bien une idée parentale ; Marc était l'élève de mon père..., que cherchait-il ?
Elle mangea un second croissant.
Que cherchait mon père ? Que cherche l'élève ?

 

" Bon!...maintenant que tu as le ventre plein... tu veux enfin savoir ce qu'elle ouvre cette fameuse clef????" fit Marc d'un air goguenard.
Il continua sur un ton de plus en plus énigmatique:
" Tu t'imaginais sans doute qu'elle ouvrait la porte d'un trésor inestimable??? Un coffre-fort bourré de lingots d'or???
Et ben, non, ma chère!!...C'est tout simplement le double de la clef de la cave, que ton père a faite refaire quelques jours avant sa mort !!!
Tu le crois ça ???!!!!!
Ha!ha!ha! On a failli te tuer, on a passé une nuit d'épouvantes....tout ça pour une pauvre clef de cave...!!!!!"

Marc avait presque l'air méchant en lui annonçant la nouvelle....comme s'il savourait déjà sa déception à elle !...

" M'enfin Marc!
Cette clef, même si ce n'est que celle de la cave... ça cache autre chose!!!
Mon père n'était quand même pas un vieux fou !!
S'il a dit que cette clef était importante et qu'il ne fallait pas s'en séparer... c'est qu'il y a quelque chose dans la cave qui relève de la plus haute importance !!!
Le mystère se trouve dans la cave!!
Papa adorait les jeux de pistes...
Allons-y!...nous trouverons d'autres indices! J'en suis sûre!"
" Mais quel intérêt d'avoir fait le double d'une clef que tu possèdes déjà???!!!"
" Justement! Cette clef ne doit pas être tout à fait la même que celle déjà existante! Connaissant mon père... cette clef doit ouvrir AUSSI une autre porte... à l'intérieur de la cave... chose que ne faisait pas l'autre clef!
Il a voulu tromper l'ennemi!!!! "

"Élémentaire, mon cher Watson!"dit Marc moqueur.

Cette fille n'est pas si folle après tout... Et si elle avait raison?

Tranquillement, Puce se resservit un café.

Marc est fou..., cette clef n'est pas plus la clef d'une cave que d'autres choses ; il est impossible de définir ce qu'elle ouvre sans le savoir ; donc, soit il sait qu'il s'agit d'une cave, soit il ment. Pourquoi mentirait-il ?
Résumons : mon père avait une clef dont il fit un double, je trouve une de ses clefs dont je fais aussi un double, nous en sommes donc à un total de trois clefs identiques.

_ Dis-moi, Marc, comment sais-tu que mon père avait fait un double de cette clef, tu as longtemps été son élève mais jamais son confident, il me semble ?
_ Parce que c'est moi qu'il envoya pour faire ce double...
_ Tiens, c'est étrange, ce n'était pas le genre de Papa de confier une clef de la plus haute importance à un de ses anciens élèves.
_ Avec le temps j'étais devenu son collaborateur !
_ Hum... Tu fis combien de double ce jour là, Marc ? lui demanda-t-elle en le regardant loin dans les yeux.
Marc baissa les paupières.
Puce avait, parfois, le même regard que son père, enrobant à l'excès, cherchant la moindre contracture faciale, le plus petit signe affirmant que l'interlocuteur
n'était pas à son aise.

Il était grand temps de se rendre à la cave pour vérifier les affirmations de Marc. Puce semblait de plus en plus douter de son meilleur amie. Devenait-elle folle ? Se faisait-elle des illusions ? Chaque jour qui passait lui apportait plus de questions et moins de réponses. Puce demanda à Marc de faire un détour par chez elle afin qu’elle puisse mettre des vêtements propre. Elle avait eu beau prendre une douche chez Marc, son pull angora n’avait pas apprécié le double séjour dans le fossé de Bougneuf sur Cloître.

 

A peine avaient-ils franchit le porte de l’appartement de Puce que la sonnerie du téléphone retentit.

 

-         « Allo ! Vous dites ? Maître Lenormand ? Comment ça ? Aujourd’hui ! ça ne peut pas attendre ? Vous en êtes sûr ? Très bien maître ! J’arrive ! »

-         «  Encore de l’imprévu ? » Questionna Marc un sourire en coin.

-         « C’était Maître Lenormand, l’ancien notaire de mon père. Il veut me voir, tout de suite. »

-         « Ce doit être important. Peut-être que cela a un rapport avec la clef. »

 

Le temps pour Puce d’enfiler un jean et un pull plus confortable et les deux jeunes gens prirent la direction du cabinet du notaire.

 

- « Bon jour maître ! Je vous présente Marc, mon meilleur ami, c’était l’assistant de mon père. »

-         « Bonjour Puce. Votre père m’avait confié une enveloppe à vous remettre le jour du 1er anniversaire de sa mort, c’est aujourd’hui, la voici. » Dit-il en tendant à Puce une grande enveloppe marron dont la taille se rapprochait plus d’un colis de cinq kilos. « Il m’a aussi confié un pli à ouvrir et lire devant témoin. »

-         « Je pense que Marc fera l’affaire. » Répondit Puce.

 

Maître Lenormand ouvrit le pli.

 

-         « Ma petite fille chérie. Si comme je le pense tu as bien reçu une clef récemment, je suppose qu’actuellement tu dois te trouver face à de multiples questions. Toutes les réponses se trouvent dans la cassette contenue dans le courrier que te remet Maître Lenormand en même temps qu’il lit cette lettre. La clef que tu as reçu sert, entre autres à ouvrir la cassette. »

 

A ces mots Puce regarda Marc l’air de dire – Et toc pour ta cave – Maître Lenormand continuait impassible.

 

-         « Dans la cassette tu trouveras une lettre écrite de ma main et une deuxième clef identique à la première. Prends en soin, tu en auras besoin bientôt. Tu dois aller voir Marc et lui demander de te donner la troisième clef, je lui avais demandé de faire deux doubles et d’en conserver une en secret. Les trois clefs paraissent semblables, mais chacune à une légère différence avec ses quasi jumelles. Quand vous aurez les trois clefs réunies, ouvrez la lettre contenue dans la cassette et suivi ses instructions mot à mot. Je t’aime. Ton papa chéri. »

 

Puce et Marc étaient sortis de chez le notaire. Marc donna sa clef à Puce.. Ils allèrent prendre un café au bistrot le plus proche et ouvrirent la cassette qui se trouvait dans la grande enveloppe. Il y avait bien une clef et une lettre. Les trois clefs étaient maintenant réunies. Puce se mit à lire la lettre.

 

--- Les clefs portent un numéro gravé : 1, 2 et 3. Si l’une d’entre elles ne porte pas de numéro, c’est une copie. Il est primordial que vous possédiez les originaux. ---

 

Puce regarda les trois clefs numérotées, son double ne servait plus à rien d’autant qu’elle ne savait plus à laquelle des clefs il correspondait. Elle reprit la lecture.

 

--- Rendez-vous dans le vieux manoir en ruine de l’oncle Léopold, à Morlaix. Descendez à la cave, servez-vous de la clef 1 pour ouvrir la porte et descendez-y. Reprenez la lecture de courrier une fois sur place.---

 

Les deux jeunes gens firent le plein de la voiture et filèrent à toute vitesse sur Morlaix. Il leur tardait de descendre à la cave. Le manoir tombait en ruine. Il fallait vraiment le vouloir pour oser y entrer.

 

Nos deux amis descendirent dans la cave. Puce reprit la lecture de la lettre.

 

--- Derrière la vielle armoire normande de ton grand-père tu trouveras une porte à trois serrures. Sert toi des clefs en mettant la 1 dans la serrure du haut et la 3 dans celle du bas. Ouvre les serrures dans l’ordre 1, 2 et 3. ---

 

Puce et Marc déplacèrent l’armoire. La porte était bien là. Une porte étrange, une lourde porte en fer de style médiéval.

 

-         « Brrrrrr ! On serait dans un film on l’appellerait la porte des enfers ! » Dit Marc tout bas.

Puce engagea les trois clefs . A l’intérieur ils découvrirent une chose incroyable, impensable, inimaginable en ce lieu. Il y avait une sorte de piscine de quatre mètres sur quatre. L’eau était d’un vert transparent une lumière illuminait le fond. Et dans ce fond il y avait escalier…

Puce reprit la lettre.

 

--- Ce puits donne accès à un nouveau monde. Un monde étrange et mystérieux. Un monde aux milles richesses. Voilà ton héritage ma fille. Tu peux aller trouver fortune dans ce nouveau monde. Il te suffit pour ça d’endosser les tenus d’hommes-grenouilles présentent près du bassin. Les bouteilles, une fois pleines, permettent un aller-retour. Mais une fois de l’autre coté, fait attention au vieux magicien et à son monstre. Je t’aime ma fille. Adieu. Ton père chéri. ---

 

Puce et Marc enfilèrent les combinaisons et s’engagèrent dans l’eau glacée.

 

Le liquide avait une étrange densité, Puce et Marc semblaient flotter entre deux eaux, portés par un mouvement imaginaire.

 

D'un coup de rein ondulé, Puce remonta à la surface et fit signe à Marc d'en faire autant. Elle s'assit au bord du bassin.
_ Fluide électro-magnétique, n'est-ce pas ?
_oui, polarisation de l'espace temps en synergie : dématérialisation.
_ Mais je m'aime, moi !!! Tu voudrais que je plonge, là, comme ça sans un petit temps de réflexion et pourquoi tu n'irais pas tout seul...
_ Parce que j'ai besoin de ta charge ionique !
_ Et pour en faire quoi ?
_ T'es chiante et archi-chiante, il faut toujours que tu changes tout en question ; tu as là le fruit de cinquante années de recherches et tu pinailles.
_Je m'informe, c'est tout ! D'ailleurs, je ne pars pas sans les clefs...
Elle les saisit d'un geste vif, ajusta son masque et plongea, Marc la suivit.

 

Lorsqu'ils touchèrent le fond, un flux les attira vers l'escalier puis ils suivirent un long couloir en naviguant dans un courant inconnu.
Puce fit signe à Marc que l'endroit semblait se rétrécir et pourtant, ils y passèrent et ce dans un flot de lumières aveuglantes.

Finalement l'oncle Léo n'était pas si barge !! Quelle famille !!

Un moment Puce considéra les trois clefs qu'elle tenait dans une main ni vraiment griffue, ni vraiment cornue mais avec deux doigts opposables... L'ailleurs semblait bucolique, une forêt.

Espace temps ; raté de l'évolution, mythologie ou réincarnation ?

Elle toucha son visage avec une sensation inconnue, sa bouche où pointait de grands crocs ; elle regarda ce qu'elle pouvait apercevoir de son corps, une laine bouclée et blanche, une collection de mamelles, des pattes postérieures musclées et longues... Elle accrocha ses clefs à une longue boucle de poils et demanda :

_ Ohé, Marc, t'es par là ?

Si je suis ce que je suis, il doit bien être aussi...
Elle inspecta les alentours. Suis-je seule, ici ?
Vers l'ouest une colline bougea et avança doucement.

_ C'est du délire, ici !! les collines bougent maintenant, originalité de la matière...
_ C'est moi, Puce, c'est moi !! Là, oui...
_Tu ne pouvais pas choisir autre chose..., je t'ai toujours dit qu'il fallait que tu fasses un régime !!

Puce contourna la colline et y trouva une grotte.
_ C'est bien là ton côté féminin !!

 

Tout à coup la colline se transforma en une bête hideuse dont la tête et les pattes de devant ressemblaient à un aigle et dont le reste du corps tenait plutôt du lion. On se serait cru dans un bestiaire du moyen-âge.

-"Me préfères-tu ainsi ?" demanda Marc.
-"Euh... guère rassurant !" Répondit Puce en faisant un pas en arrière.
-"Ou alors ainsi !"

Marc se transforma cette fois en un gigantesque mammouth à cinq pattes et trois défenses.

-"Non plus !" Cria Puce en reculant de trois pas.
-"Le mieux c'est peut-être que je reprenne ma vrai forme." Lui dit Marc en redevenant lui-même.
-"Comment ? Comment fais-tu ça ?" demanda Puce.
-"Penses profondément à ton apparence!"Lui répondit Marc.

Dans la seconde qui suivi Puce redevint Puce pour sa plus grande joie.

-"Dans ce monde nous sommes polymorphes." Lui expliqua Marc. "Nous pouvons prendre l'apparence que nous voulons. Ne l'oublie pas car cela peut nous être utile en cas de danger. Pour changer d'apparence il suffit de se concentrer sur la forme que l'on désire prendre."
-"Pratique" lui dit Puce sous l'apparence de Marilyne Monroe.
-"Arrête de jouer ! Reprends ton apparence ! Et prenons ce sentier."
-"Dis-moi ! Comment sais-tu tout ça Marc ?" Demanda Puce redevenue Puce.
-"N'oublie pas que j'ai été l'assistant de ton père..." Répondit Marc en s'engageant sur le chemin.

- Hum ! bizarre ! Pensa Puce

 

_ Tu sais, souvent j'ai eu l'impression que tu avais plus d'importance à ses yeux que moi, sa fille.

 

_ Une impression n'est pas vraiment la réalité, ma Pucette ; les hommes sont souvent pudiques question sentiment, ton père était de ceux-là... La plus belle preuve de son amour est cette connaissance du temps qu'il t'offre ; tu ne crois pas ?

_ Je ne sais pas...

 

Puce et Marc s’engagèrent sur un sentier en discutant, machinalement, s’en s’être concertés. Ils avaient pris la direction du Nord comme si une force mystérieuse les y attirait, comme si une volonté inconnue leur avait soufflé dans le creux de l’oreille la route à suivre. Puce s’en rendit compte la première. Elle questionna Marc pour savoir s’il ressentait au fond de lui la même impression.

 

-« Marc ? »

-« Oui ! »

-« Sais-tu où tu vas ? »

-« Vers le Nord ! »

-« Vers le nord, tiens ! Et pourquoi ? »

-« Je ne sais pas ! Comme ça ! L’instinct, c’est comme si je savais que je devais aller par là ! »

-« C’est étrange mais j’ai eu cette même impression moi aussi ! »

-« Que veux-tu dire Puce ? »

-« J’ai l’impression que quelque chose me pousse à aller vers le Nord. J’ai peur de ne pas pouvoir résister à cet appel. C’est comme si j’étais sous l’emprise d’un maléfice !»

-« C’est ridicule voyons ! Nous sommes seuls, personne ne peut nous forcer à faire ce que nous ne voulons pas. »

 

A peine Marc venait-il de finir sa phrase qu’une multitude d’enfants âgés de huit à douze ans avaient jaillis de toutes parts pour les entourer. Les gamins s’agrippèrent à eux, les forcèrent à s’allonger par terre, la face contre le sol. Il les attachèrent solidement et les portèrent à l’aide de grands pieux sur lesquels ils les avaient noués. Malgré leur très jeune âge ils étaient dotés d’une force telle que quatre gamins seulement  arrivaient à les porter sans problème. Vu la ligne de puce, cela pouvait paraître normal, mais ça l’était beaucoup moins au regard de la carrure de Marc. Ils prirent la direction du Nord.

 

-« Tu disais ? » Lança Puce, la tête en bas, en s’adressant à Marc.  

-"euh... ce que je disais???... euh... qu'importe!
Le principal c'est que nous continuions à cheminer vers le Nord!!...et ces gamins-là... ils nous font prendre le Nord... Tout va bien!...tâchons de ne pas le perdre! hé! hé!"

-"Et tout ça , ça te fait rire??!!!
Je me demande vraiment ce qui peut te déstabiliser, toi!!
On est là, saucissonnés sur des pieux, kidnappés, emportés, on ne sait où, par des gamins à la force sur-dimensionnée... des gamins qui baragouinent une langue incompréhensible et avec qui on ne peut même pas communiquer et ...toi, t'es écroulé de rire!
Mais moi, Marc, je suis morte de trouille !!
Où nous emmènent-ils???!!!!"

-" Chut! Calme-toi! Fais confiance à mon instinct: il ne nous arrivera rien de bien terrible!
Positive!
Tu te rends compte de la chance que tu as de vivre une aventure pareille???!!!On se croirait dans un rêve !"

-"Pffffff !...Ton instinct... parlons-en!
Quant à ton rêve... j'ai l'impression de vivre un cauchemar, oui!!!"

Ils cheminaient, bringuebalés et toujours ligotés , à travers une épaisse forêt d'arbres géants, dont on ne pouvait pas même apercevoir la cime.
Les branches noueuses des arbres étaient torturées et ressemblaient aux membres décharnés de quelques spectres égarés dans une nuit d'outre-tombe...
Les racines sortaient de terre en d'énormes monticules enchevêtrés.
Elles semblaient grouiller comme d'hideux serpents lovés, entrelacés en un tas répugnant.

Puce avait beau se tordre le cou pour apercevoir un coin de ciel... elle ne voyait que racines, branches et troncs à l'allure effroyable!

-"Maaaaarc !!!! J'ai peur !!!!
C'est sinistre ici! Je n'ai jamais vu une forêt pareille! Ces arbres... on dirait des fantômes!!!"

-"C'est beau, non? On dirait un tableau surréaliste!
Oh! regarde... nous arrivons près d'une grotte... enfin une grotte... qui n'est pas creusée dans le roc... mais... dans le tronc d'un arbre énoooooorme!...jamais vu ça !..."

Les porteurs les laissèrent choir sur le sol sans beaucoup de ménagement... juste à l'entrée de la grotte...

-" Notre folle équipée semble s'arrêter là, ma petite puce !!..."

Du balai !! Crièrent les gosses en les jetant dans la grotte, monde menteur et vain !! Ouste !!

"Être une particule..., juste une particule..." pensa Puce, "être le si rien du Tout."

Les enfants avaient disparus comme ils étaient venus. A près un long silence inquiétant, un pas lourd se fit entendre, raisonnant dans toute la grotte taillée dans ce tronc d’arbre aux dimensions titanesques.

Le pas se faisait de plus en plus lourd, de plus en plus présent.

Puce n’était guère rassurée, une coulée de sueur lui inonda la colonne vertébrale, malgré sa position plus qu’inconfortable ses genoux se mirent à s’entrechoquer.

Sa peur était telle qu’elle était sûre maintenant qu’elle n’allait pas pouvoir s’empêcher de faire dans sa culotte.

Elle jeta un œil en direction de Marc. Le visage de ce dernier n’était pas fait pour la réconforter d’avantage. Le pas se rapprochait encore, son bruit raisonnait dans sa tête. Il lui semblait qu’on martelait ses tempes. Elles n’était pourtant pas au bout de ses surprises. Soudain, une voix se fit entendre dans la cavité.

 

-« Ah quand même ! Vous voilà ! Je commençais à désespérer ! »

-«  Vous m’aviez bien dit de ne rien lui dire ! » Répondit Marc.

-«  Toi ! » Fit Puce. « Mais ????? Ce n’est pas possible ????? Tu…, tu es mort !!!!!! »

-« Ai-je vraiment l’air d’un mort ? »

-«  Papa !!!! »

 

Puce ferma les yeux. Pourquoi ne suis-je pas une particule ? Mon père est mort, je l'ai vu mort, froid et raide comme un cierge éteint. Elle ferma les yeux encore plus fort pour se concentrer sur l'image de ce corps.

_Tu es dans le monde de l'Entre-Deux, ma Fille.

 

- "le monde de l'entre-deux ?" Répéta Puce interrogative.
- " Ce n'est ni le paradis, ni le purgatoire, ni l'enfer. Ce n'est que l'attente. Oui, juste l'attente."
- "L'attente ? Mais l'attente de quoi ?"
- " ça, si je le savais ma fille je ne serais sans doute plus dans l'attente. A vrai dire, je comptais bien sur toi pour m'aider."
- "En parlant d'aide, tu ne pourrais pas nous ôter nos liens à Marc et à moi tant que tu es là."
- "Non!"
- "Comment ça non !"
- "Tu peux me voir, tu peux m'entendre, mais en réalité je ne suis qu'un ectoplasme. Tu ne peux me toucher et je ne peux saisir nulle chose."

Marc ne disait rien mais ne quittait pas des yeux le père de Puce. Cette dernière croisa son regard.

- "Au fait Marc! Tu n'as pas l'air très surpris de rencontrer le fantôme de mon père."
- "Euh... dans ce monde-ci rien ne me surprend vraiment tu sais."
- "Moi je crois surtout que tu sais tout depuis le début, que tu m'as attirée ici comme dans un piège. La toile était bien tissée. Je ne risquais pas de m'en échapper."

Marc ne savait plus quoi répondre.


_N'est-ce pas... Nous réglerons cela plus tard, Marc.


Puce planta à nouveau ses yeux dans ceux de l'ectoplasme.
_Mon père ne m'a pas habitué à ses discours ; toute sa vie il fut un scientifique et même s'il respecta les religions dans ce qu'elles peuvent avoir de respectables, les propos que vous venez de tenir sur "l'entre-deux" ne peuvent pas être de mon géniteur ; je le connais doublement, pour l'avoir eu comme modèle et parce que je suis issue de lui.

L'ectoplasme fondit quelque peu.

Puce regarda Marc et demanda :
_C'est par nous deux, n'est-ce pas ?
_... Oui, enfin, pfuuuttttt, bon, heu...
_C'est très clair ! Ecoute, je veux être, l'espace d'un instant, la particule de mon essence.
_Non, c'est trop dangereux...
_Tu fais chier, Marc !
_Je sais que je t'emmerde mais je dois veiller sur toi..., c'est indispensable.
_Pourquoi ? Parce que tu ne peux pas revenir sans moi, c'est ça, hein ?
_Pas que ça...

 

-" En fait, Puce...ton père est un savant et...un savant ça fait des expériences... Les mystères de la mort ça l'a toujours intéressé...Il a toujours été persuadé que l'on pouvait être plus fort que la mort !...alors, il a tenté quelque chose! Il est mort, sans être vraiment mort !...euh...c'est un peu compliqué, hein?!"

-" Compliqué ??? C'est surtout n'importe quoi, oui! Il est pas tout à fait mort mais pas tout à fait vivant non plus !!! Pfffff !
Regarde! ...il ne peut même pas me prendre dans ses bras!...C'est...c'est ...un ectoplasme!
A quoi ça rime tout ça, hein?! On est bien avancé !Et nous, maintenant, on est sensés faire quoi??"  

On est sensés faire quoi ?" Réfléchir

Le silence se fit pendant un court instant et Puce, naturellement, le rompit :

_Tu as vu, neuf lunes viennent de passer !!

A peine cette phrase prononcée, les deux amis se retrouvèrent vers le sommet de l'arbre gigantesque, assis côte à côte sur une branche maîtresse.

_Au moins, on a une belle vue ! dit Puce en ébouriffant sa blondeur. Tu y comprends quelque chose, toi

_Je commence à saisir : nous sommes dans "l'in-conscient"...
_Tu es certain que tu vas bien, Marc !
_Oui je vais bien. Ton père travaillait sur la matérialisation de l'esprit, sa possible atomisation et la force que cela peut engendrer.
_Mais enfin, Papa ne croyait pas aux esprits !
_Il ne s'agit pas "d'esprits" tels que tu veux les comprendre mais de la matérialité de la pensée.
_Je ne savais pas que Papa allait aussi souvent au cinéma !! C'est pas sérieux cette histoire ! Je vais me réveiller...
_Tu ne dors pas Puce, nous sommes dans ce monde là mais je ne sais pas comment il fonctionne...
_C'est malin !

"Quelqu'un me nomme ? J'ai bien entendu MERLIN" dit une voix.
_Vous êtes un peu dur de la feuille, j'ai dit : c'est malin, répondit Puce, du tac au tac.

L'arbre se mit à trembler, "dur de la feuille" elle est bien bonne celle-là ! dit l'arbre en riant copieusement.
_Fais quelque chose, supplia Marc, on va tomber.
_Neuf ! cria Puce.

Le temps se suspendit.

Et Puce et son ami se retrouvèrent nez à nez avec un énorme oeuf qui se roulait de rire sur la branche de l'arbre qui tremblait...

-"Comment vas-tu vieille branche??" demanda l'oeuf à son vieil ami l'arbre, dans un éclat de rire.

" Ils sont drôles, ces deux-là, non?!!Ils ont enfin compris que le fait de prononcer un mot et de le penser avec force...ils le matérialisaient en le faisant apparaître aussitôt!"

-"oui! mais arrête de te bidonner de la sorte: ils vont le prendre mal et tu seras brouillé avec eux !!! ha! ha! ha! elle est bien bonne, hein !!!...un oeuf brouillé...ha! ha! ha!"

L'arbre tressautait de plus en plus de rire, et menaçait d'envoyer à terre les deux jeunes gens.

-"Mais je rêveuhhhh !" fit Puce en écarquillant les yeux. "Les objets se mettent à parler!!! Mais au fait, l'oeuf...je ne vous ai pas appellé...j'ai dit "Neuf" en pensant à la lune...car Marc a constaté tout à l'heure qu'il s'était passé déjà neuf lunes!...et en disant "Neuf", je voulais que l'on passe à "Dix", pour éviter la situation périlleuse dans laquelle nous nous trouvions quand l'arbre s'est mis à trembler... Histoire d'activer le temps...et d'éviter la chute..."

-" Alors vous auriez dû crier " Dix" et non " neuf" !...et rajouter "lune"...là, la lune se serait déplacée et vous auriez pu négocier de sauter un jour !Ha! ha! ha! Il me semble que vous n'avez pas tout compris encore, du fonctionnement de la matérialisation de vos pensées! Hé! hé! faites attention de ne pas vous retrouver sur la lune !!!
En tous cas, vous m'avez dérangé pour rien!...mais on ne le regrette pas, hein l'arbre, on a bien rigolé!!"

Puce jeta un regard noir à l'oeuf qu'elle aurait bien voulu voir transformé en omelette au bas de l'arbre!

-"Dix lunes!" cria Puce en faisant un clin d'oeil à Marc.

Un léger brouillard enroba les deux amis ; lorsqu'il se dissipa, ils étaient devant la lourde porte ouvragée d'une bâtisse massive.

_C'est le cloître de Marie Bourgneuf ! s'exclama Puce.
_C'est qui celle là ?
_Une moyenageuse, je ne me souviens plus vraiment.

La porte s'ouvrit sur un bel homme en tunique blanche qui s'inclina devant ses hôtes.
_Merlin, pour vous servir...
_Vous n'avez pas la tête de votre légende, répondit Marc en s'avançant pendant que Puce restait là, bouche ouverte, à regarder l'enchanteur. "T'as vu comme il est beau" soupira-t-elle à Marc.

Merlin lui prit la main et poursuivit sans se soucier de Marc :

_Damoiselle, vous m'avez libéré des charmes de Viviane et de ces neufs cercles. Chacune des aventures que vous avez pensé vivre, effaçèrent, peu à peu, ses envoutements pour me résoudre aux vôtres.
Je me suis, il est vrai, servis des idées de votre père pour que vous puissiez venir jusqu'à moi et me rendre à cette vie.
Nous serons trois à savoir que de la forêt de Brocéliande, les charmes existent encore au détour d'un bosquet où près d'une fontaine... A la onzième lune haute vous retrouverez tous les deux votre vie mais sans oublier la mienne !

D'un coup, ce ciel de lune se fit plus blanc ; au loin dans la Lande les feux de détresse de la voiture de Marc clignotaient.
_Tu ne voudrais pas vivre avec moi ? demanda-t-il.
_Pour quoi faire ?
_C'est pas une réponse, ça ! C'est vrai que t'es chiante ; ton père disait toujours que...

Les deux amis marchaient dans une lande complice, tout en bavardant du passé, du présent.
"Pluuuiiiiitttttttttt" fit un oiseau sur sa branche. Puce leva la tête.
_Ecoute... dit-elle.
_Que dois-je écouter ? Je n'y comprends rien à cette histoire...
_C'est normal, c'est la mienne !!
"Pluuuiiiittttttttttt" fit encore l'oiseau.
Puce sourit et pensa : "Il est là" mais elle ne dit rien, à quoi bon...
Cette nuit là, elle apprit à lire les signes.

 

Fin