A plusieurs N°9… :

 

 (Nicky, Céline, Regards et Lanédo)



  La vie nous joue parfois de drôles de tour. Quand ces moments-là arrivent, beaucoup de personnes se disent : C’est le hasard, juste une pure coïncidence. D’autres s’imaginent avoir rêvé. Certains vont jusqu’à penser qu’ils se créent des histoires. J’ai même parfois entendu des gens prétendre qu’ils avaient eu un instant de folie, un moment d’égarement. Et puis…, et puis vous avez les inconditionnels du tout écrit qui vous lancent en pleine figure un : « c’est le destin, on n’y peut rien ». Sans compter les mystiques qui ne peuvent rien vivre sans y voir l’intervention d’une main divine.

Seulement moi, aujourd’hui, je sais. Je sais que rien n’arrive par hasard et que rien n’est écrit d’avance. Je sais que les coïncidences n’existent pas et que nos rêves ne sont pas que des histoires. Aujourd’hui je sais, et je ce que je sais, je suis prêt à vous le raconter, si toutefois on me laisse suffisamment de temps pour écrire la fin de mon histoire.
Pour tout vous avouer, tout a commencé alors que je faisais de l’auto-stop sur une petite route sèche et aride de l’Arizona…

L'Arizona... vaste contrée à perte de vue, sous une chaleur implacable!
Sur cette petite route déserte, j'attendais, sac au dos, l'éventuelle arrivée d'un truck américain qui déboucherait, selon la légende, dans un grand nuage de poussière et de bruit!
Vous savez, l'un de ces camions mythiques qui sillonnent les routes américaines... rien de mieux pour visiter le pays en auto-stop...!et puis côté "typique", il paraît que ça vaut le coup... les truckers étant réputés pour être des routiers très, très sympas, ils n'hésitent pas à s'arrêter pour prendre les voyageurs sur la route...
Le problème était d'être patient, car cette route n'avait pas la réputation d'être très fréquentée... il passait environ UN camion à l'heure!
Je n'étais nullement pressé, et m'étais assis sur mon sac, scrutant l'horizon.
Je buvais la gorgée d'eau chaude qui restait au fond de ma gourde, quand j'entendis un bruit d'enfer qui venait de l'Est... puis un nuage de poussière...
Sans nul doute, là-bas, se dessinait l'ébauche d'un de ces trucks légendaires!
Je me remis debout, bien campé sur mes jambes, et j'agitais les bras en tous sens.
Un énorme monstre d'acier, rutilant sous le soleil, freina des quatre roues. Savamment décoré de mille couleurs, c'était à coup sûr, la rolls des truckers: une "dream machine" soufflait, éjectant ses gaz puants sous mon nez!
LE camion mythique de mes rêves d'enfant, que j'avais admiré dans tous les albums et qui avaient sillonné tous mes films américains préférés, se tenait là, devant mes yeux!
Une bien belle bête, puissante et sublime!
Ébahi, j'attrapais mon sac à l'arraché et bondis dans l'habitacle qui s'ouvrait à moi si chaleureusement!

-" Hi!"

Je levais la tête, hilare, pour répondre
à la voix amicale qui m'accueillait dans son antre.
Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, non pas l'un de ces routiers baraqués et tatoués... mais UNE "chauffeuse-routière" au sourire
" hollywood-chewing-gum" !!

-" Hi, gay! Welkome for a paradise-tour!"

et elle m'offrit, en signe de bienvenue, une bourrade d'une telle force qu'elle m'envoya valdinguer, sans ménagement, contre la portière refermée.
A peine remis de ma surprise et du choc violent, déjà le truck s'arrachait de la chaussée surchauffée dans un grand bruit d'enfer qui me força à crier pour répondre à mon interlocutrice.
Sous le débardeur blanc fort échancré, ses seins d'une envergure sidérante, jouaient les montagnes russes sous les tressautements de la machine infernale et sous mes yeux effarés!

La dame, puisque j’avais sans aucun doute possible affaire à une dame, se mit à me faire la conversation.

-« Vous v’nez d’où comme ça ? »
-« Farmertown ! »
-« Jamais entendu parler ! »
-« C’est dans le Wyoming ! »
-« Vous m’en direz tant ! »
-« 128 habitants et encore j’vous parle du jour de Noël quand deux ou trois familles débarquent de la ville pour venir dire bonjour aux grands-parents. »
-« Il n’doit pas s’y passer grand chose ! »
-« La seule chose qui y passe c’est le train ! Deux fois par jour ! Mais il ne s’arrête jamais ! »
-« Et vous allez où comme ça ? »
-« J'sais pas, j’ai fait un rêve l’autre nuit ! »
-« Un rêve ? »
-« Oui et… tenez-vous bien, vous y étiez dans mon rêve. »
-« Moi ? C’pas possible ! » me dit-elle en donnant un coup de volant qui faillit nous faire valser dans le décor.
-« Si ! J’vous assure ! C’était bien vous ! Il faisait nuit, et au-dessus de vous il y avait une enseigne lumineuse rouge qui indiquait deux mots : ARIZONA DREAM. »
-« C’pas possible ! » Me dit-elle en donnant un second coup de volant. Cette fois-ci nous étions bien dans le décor.


Plus de peur que de mal, en définitive !…mais impossible d’imaginer sortir, à deux, l’énorme machine de l’ornière ! Nous n’avions plus qu’à espérer le passage éventuel d’un camion qui accepterait de nous remorquer afin de nous sortir du fossé. Après avoir constaté les dégâts, nous décidâmes d’attendre, assis dans l’habitacle surchauffé.

-« Arizona Dream, dites-vous ??!! »

Malgré les émotions, Peggy, puisque tel était son prénom, n’avait nullement perdu le fil de notre discussion.

-« Arizona Dream… comme c’est étrange ! C’est l’enseigne du motel où je travaillais, il y a deux ans…Vous connaissez ce motel pour y avoir déjà été, n’est ce pas ? Elle ne vous est pas apparue en rêves, comme vous voulez le faire croire…et ce n’est pas un hasard si vous l’évoquez devant moi…vous vouliez connaître ma réaction, vous êtes servi ! On a atterri dans le décor par votre faute!»

Peggy me regardait d’un œil noir, cherchant une réponse prompte et précise. Ses joues étaient écarlates, et de grosses gouttes de sueur dégoulinaient le long de son visage. L’air dans la cabine était irrespirable : on se serait cru dans une véritable fournaise !

-« Alors, mon p’tit gars, sache qu’à moi, on ne la fait pas ! Que me veux-tu ? Que cherches-tu à savoir et qui t’envoie ?! Dépêche-toi d’en venir aux faits ! Presto ! »

Elle s’était mise à me tutoyer et son air menaçant ne me disait rien qui vaille !
Je devais avoir l’air ahuri…et je réfléchissais à toute vitesse à ce que je pourrais répondre de cohérent, sachant que, de toute façon, elle n’en croirait pas un mot…
En même temps, inutile de vous dire, que vue sa corpulence imposante par rapport à la mienne, je n’en menais pas large, sachant que, perdus sur une route déserte de l’Arizona, personne ne viendrait à mon secours, si les choses venaient à se passer mal !

-« Bordel ! mais je n’ai rien à voir avec l’ histoire qui s’est passée là-bas ! Qu’on me foute la paix à la fin !! » maugréa mon interlocutrice, en agitant sous mon nez, les battoirs qui lui tenaient de mains.

"L'histoire ? Quelle histoire?" Avais-je répondu machinalement.
"Ouaip c'est ça ! Fait le malin ! J'te vois venir de loin ! T'es encore un d'ces foutus fouille merde du F.B.I. ! Pas mal le coup du stop ! Pour un peu je m'y serais laissée prendre ! Mais quand est-ce que vous allez me foutre la paix à la fin !"
"Mais... je vous assure madame, je ne suis pas du F.B.I.. J'ai juste fait un rêve."
"Hé !, Dit !, T'arrête un peu ton p'tit jeu ou je t'en colle une. C'est pas parce que j'suis blonde et que je conduis un camion que je n'ai rien dans la caboche !"

Peggy s'énervait de plus en plus, je me suis résolu à rentrer dans son jeu. La curiosité me tenaillait. J'étais désireux d'en savoir un peu plus, d’en savoir beaucoup plus.
Aujourd'hui j'ai peu honte de ce moment, mais je l'avoue, je me suis mis à mentir comme un arracheur de dents pour lui faire cracher le morceau.

"Ok ! Ok ! ça va ! Vous m'avez percé à jour ! Mes collègues m'avaient pourtant bien dit que vous étiez une coriace!"
"Ah bon ? Vos collègues vous ont dit ça !" Reprit Peggy l'air déçue.

Je compris à cette petite voix soudaine que sous cette gigantesque poitrine se trouvait un tout petit coeur de femme qui était bien triste à l'idée de penser que beaucoup d'hommes pouvaient la croire plus robuste qu'un bulldozer.

"Mais oui ! Ils sont persuadés que vous en savez beaucoup plus sur toute cette mystérieuse affaire mais que pour une raison inconnue vous vous refusez à tout nous révéler."
"Mais je vous assure pourtant que j'ai dit toute la vérité. Je n'en sais pas plus."
"Je ne voudrais pas vous ennuyer mais..."
"Dites donc..."
"Non, non, je comprends très bien, Vous avez déjà été suffisamment dans l'embarras comme ça!"
"Allez ! Ne vous faites pas prier!"
"Bon d'accord ! Puisque vous insistez ! Je me disais simplement que vu que nous sommes bloqué ici, comment dire... pour un bon moment. Et bien, comme ça, juste pour passer le temps, vous auriez pu tout me raconter une dernière fois. Et cette fois-ci je vous jure que je ferai un rapport tel que jamais plus personne de nos services ne vous importunera à ce sujet!"

J'avais peut-être ré abordé le sujet trop tôt. Peggy semblait partagée entre la colère et l'envie qu'elle avait d'être enfin libérée de ce fardeau. Pendant deux interminables secondes j'ai cru qu'elle allait me réduire en bouillie entre ses deux énormes paluches. Puis, elle se mit à parler, lentement, calmement, comme si elle revivait les faits au fur et à mesure de son récit.

"C'était un mardi soir, la nuit du dix-huit au dix-neuf octobre, il y a deux ans passés..."

Je me calais confortablement au fond de mon siège, prêt à boire toutes ses paroles. J’allais, en fin, peut-être, connaître la raison de ce rêve que je faisais systématiquement chaque fois que je fermais les yeux, depuis plusieurs nuits déjà…
La femme qui apparaissait dans mon rêve, était là, devant moi !..ahurissant comme situation ! Je me pinçais discrètement le bras pour être sûr que je n’étais pas une fois de plus embarqué dans ce rêve insensé ! Je n’avais encore jamais imaginé que les rêves pouvaient se réaliser…Rêve prémonitoire ? Etais-je l’élu d’une mission divine particulière ? Tout cela me dépassait ! Aurais-je hérité du don de ma grand-mère ?…elle, elle faisait des rêves prémonitoires qui se réalisaient toujours, mais ces rêves concernaient son entourage…pour ce qui était de mon cas, cette femme-là, je ne l’avais jamais vu de ma vie ! Je ne voyais pas en quoi son histoire pouvait me concerner…d’autant plus que ce qu’elle allait me raconter, c’était passé deux ans auparavant ! Je n’étais pas du FBI et n’avait nullement envie de me retrouver témoin d’une histoire sordide qui mobilisait, à priori, tous les agents secrets des Etats-Unis ! J’allais bientôt en savoir plus que le FBI !…et en admettant que cette femme me raconte une sale histoire de crime ou de je ne sais quoi…devrais-je garder ça sur la conscience, sans moufter ? Je me voyais déjà embarqué comme indic du FBI, bloqué aux USA jusqu’à ce que l’enquête se termine…adieu jolies vacances, adieu la découverte de l’Amérique, adieu la mythique Route 66 que je ne découvrirai jamais ! Finalement, je commençais à regretter d’avoir inciter cette femme à des confidences que je craignais bientôt regretter… Mais Peggy était lancée ; je n’avais plus qu’à ouvrir grandes mes oreilles !

-« Il était environ 23h, l’heure à laquelle j’arrivais tous les soirs pour la relève de mon collègue : il travaillait de jour, j’assurais les nuits. Il devait toujours y avoir quelqu’un à l’accueil, pour recevoir les éventuels clients qui avaient réservé une chambre et pour tous les autres qui, voyant l’enseigne lumineuse, étaient tentés de s’arrêter pour la nuit. Tout de suite en entrant , j’ai vu que quelque chose clochait ! Mon collègue n’était pas à son poste comme d’habitude, pour me passer le relais et les dernières recommandations. J’ai trouvé ça bizarre, mais je ne me suis pas plus inquiétée que ça : il devait être pressé ce soir-là, il avait du me laisser un mot…mais non, pas plus de mot que de collègue ! Tout avait l’air calme dans le motel ; je me suis servie un café et m’apprêtais à ouvrir un bouquin pour me tenir éveillée, quand j’ai entendu des murmures venant du dehors…je me suis donc avancée vers l’entrée et là, j’ai aperçu une silhouette qui filait derrière les buissons qui bordaient le parking…Au premier étage du motel, un bébé s’est mis à pleurer…

Plus elle avançait dans son récit plus cette forte femme avait la voix qui s’adoucissait. Bien calée sur son siège, elle transpirait. Ce n’était pas lié à la chaleur, il faisait à peine 20° dans la cabine du camion. Ce n’était pas non plus provoqué par un éventuel effort physique, elle ne bougeait que les lèvres. En plongeant mon regard dans le fond de ses yeux je ressentis un frisson indescriptible. Je me rendis compte soudain qu’aujourd’hui encore, soit deux ans plus tard, elle transpirait de peur en me racontant son histoire. Et cette peur, je pouvais la lire dans les embruns de ses yeux. Elle continua à se vider des parties sombres de sa mémoire.

 

-« L’enfant pleurait fort, mais sur le coup je n’y ai pas vraiment prêté attention. J’étais plutôt en pétard en pensant que mon collègue s’était tiré sans m’attendre. Je suis rentrée dans la réception et pour me calmer j’ai commencé à feuilleter l’un des trois magazines que j’avais amené pour m’aider à passer la nuit. »

-« L’enfant pleurait-il toujours ? » Osai-je lui demander.

-« Sans discontinuer, cela dura un bon quart d’heure. Ses hurlements commençaient sérieusement à me taper sur le système. »

 

J’imaginais cette femme imposante poussée à l’énervement extrême. Cela devait déménager.

Je chassai immédiatement cette image de mon esprit, histoire de ne rien perdre de son aventure.

 

-« N’y tenant plus je me suis décidée à monter à l’étage pour demander aux parents de calmer leur moutard. Je me dirigeais à l’oreille, et vu les cris du gamin ce n’était pas très difficile. Les hurlements venaient du numéro 17. C’était la dernière porte au bout du balcon. Arrivé à quinze pas de la porte, je me suis aperçu que celle-ci était entrouverte, un filet de lumière s’en échappait pour venir déchirer l’obscurité du parking en contrebas. »

-« Excusez-moi de vous interrompre mais… il n’y avait personne sur le parking ? »

-« Non, j’étais seule. Pourtant pensez bien que quelques minutes plus tard j’aurais préféré qu’il y ait quelqu’un à mes cotés. J’ai frappé à la porte sans regarder à l’intérieur tout en appelant les occupants. Les pleurs de l’enfant restaient la seule réponse. Je frappai de nouveau, un peu plus fort cette fois…. Idem. Je poussai donc la porte et aussi un hurlement de frayeur en regardant dans la chambre. Une jeune femme d’une vingtaine d’années baignait dans son sang, le corps lacéré d’une multitude de coups de couteaux. Elle était entièrement nue et gisait au pied du lit. Je portais des sandalettes et il y avait tellement de sang que celui-ci me salissait les pieds. »

 

Des larmes coulaient lentement le long de ses joues qui rougissaient comme si elles se trouvaient près d’un brasier. Elle n’interrompit pas pour autant son flot de paroles.

 

-« Marchant dans la mare visqueuse et rougeâtre je m’approchai lentement du lit. L’enfant qui pleurait toujours était allongé sur le ventre. Il était nu aussi et ce qui me frappa c’est qu’il était violet de la tête au pied, entièrement violet. Ce n’était pourtant pas un nouveau né, il devait bien avoir dans les six à huit mois. Une image m’est revenu alors : Quand j’étais enfant j’avais une copine qui était l’attraction de la classe car elle avait une tâche de vin qui lui couvrait tout le petit doigt de la main droite. Et bien c’était pareil, la même couleur que le petit doigt de Mélanie, sauf que là, il n’y avait aucune parcelle de la peau de l’enfant qui avait été épargnée. Je pris l’enfant dans mes bras et me suis mise à le bercer machinalement tout en sortant de la chambre. Ce n’est qu’une fois sur le pas de la porte que j’ai remarqué son front. »

-« Son front ? »

-« Il y avait une marque, une marque qui avait cicatrisé, une marque ancienne, une marque de brûlure, comme si quelqu’un l’avait faite au fer rouge. Cette marque représentait un ovale horizontal dans un rond. C’était comme si…, comme si on avait voulu lui dessiner un troisième œil. »

-« Et qu’avez-vous fait ? »

-« Je suis descendu avec l’enfant à la réception. Dans mes bras, il s’était calmé et endormi. Je l’ai allongé sur mon divan et j’ai appelé le shérif Adam Parker. C’est un ami d’enfance, il est venu sans insister au téléphone. Je suis restée près de l’enfant. Moins de dix minutes plus tard, sa voiture auréolée de lumières bleues et rouges s’arrêta sur le parking. Il était accompagné de son adjoint. Je suis sorti sur le parking à leur rencontre. Nous sommes montés directement à la chambre 17. C’est là que tout à vacillé. Non seulement le corps avait disparu mais en plus la chambre était propre, et quand je dis propre c’étais même plus propre que propre. Le lit avait été refait, il n’y avait plus aucune trace de sang. Le shérif, bien qu’étant un ami, me regarda d’un sale air. J’avais beau lui expliquer que je n’avais pas rêvé, que ce n’était pas une blague, je voyais bien qu’il avait du mal à me croire. »

-« Heureusement qu’il vous restait l’enfant. »

-« C’est ce que je me suis dit. Nous sommes redescendus à l’accueil. Mais l’enfant aussi avait disparu. Je croyais devenir folle. Adam arriva presque à me persuader que je n’avais fait qu’un mauvais rêve. Mais en repartant vers son véhicule il marcha sur un objet invisible dans l’obscurité. Il le ramassa. C’était un couteau bien rangé dans son étui en cuir. Il sortit la lame de son fourreau, elle était encore maculée de sang…

 
Là  j’ai commencé à gamberger sec. Elle était tellement dans son histoire, bien lancée que je ne devais pas l’arrêter. Il fallait que je dise quelque chose, que je l’aide à vider son sac, à épancher ce trop plein de sang et d’émotions.

- « Le couteau avec lequel quelqu’un avait lacéré la fille »
- « C’est ce que j’ai pensé tout de suite. L’arme du crime. Sauf que comme j’étais la seule là, qu’il n’y avait plus ni victime ni enfant, que je n’y comprenais rien, qu’Adam ne comprenait pas mieux, nous étions bien avancés. Adam m’a demandé de rentrer à l’accueil, il m’a fait m’asseoir et raconter tout de nouveau, depuis le début. Il a pris des notes sur une feuille qu’il a piqué dans le bloc du Motel, avec le crayon qu’il a du mordre un bon paquet de fois vu son état. A la fin, il m’a demandé de lui donner mes sandales, pour analyser le sang séché soit-disant, il m’a dit que ça allait s’arranger, forcément, puisque j’étais quelqu’un de bien, et il a embarqué le couteau, pour des analyses aussi. Voilà, après il m’a ramené chez moi et j’ai attendu 3 jours, sans réussir à dormir, sans réussir à manger –je vomissais tout- avant d’avoir des nouvelles. J’étais comme une zombi… »

A ce point je commençais à me sentir mal et à me demander ce que je faisais dans ce camion sur le bord de la route de l’Arizona, avec Peggy, ses cheveux décolorés, sa poitrine gonflée de sanglots et de peur, ses mains fortes et son histoire à dormir debout. Je ne voyais pour l’instant aucun lien avec mon rêve. Franchement, même en ayant lu des tas d’Agatha Christie, de Mary Higgins Clark, je ne voyais pas d’issue. Moi qui pensais vivre une histoire tranquille et rigolote sur des trajets en trucks du genre des 2 minettes de « The Simple Life 2 », je me trouvais désormais embourbé dans un truc que je ne pensais exister que dans les scenarii du cinéma hollywoodien à succès. Je ne voyais de sortie qu’en poursuivant la thérapie.
- « Adam est revenu, ensuite ? Après les 3 jours, je veux dire ? »
- « Oui, il est revenu pour me dire que c’était le même sang sur le couteau et sur mes chaussures. Franchement, le scoop... Qu’ils n’avaient pas retrouvé ni la fille, ne le gosse. Que cette histoire de 3ème œil était bizarre et qu’on voulait m’interroger davantage. Et que de toute façon, comme j’étais seule, je n’avais pas d’alibi et que donc, j’étais suspectée d’assassinat, puisque ce n’était pas mon sang sur le couteau ni sur mes chaussures. Après ça a été la bérézina, je dormais en prison, sur une planche avec une couverture, pas de lavabo, rien. Je ne sais pas comment ils ont fait au motel pour assurer les nuits. Ca a été interrogatoires sur interrogatoires pour que je dise et redise encore les mêmes trucs. Puis ils ont trouvé que ce serait une bonne idée d’interroger mon collègue qui aurait peut-être vu quelque chose. Ils ont mis 2 jours à le trouver, il était parti voir sa mère hospitalisée.
- « Et il avait vu quelque chose ?»
- « Je ne crois pas, on ne m’a rien dit. En tout cas, je ne suis pas sortie. Après une semaine en se concertant avec les collègues des états voisins ils ont trouvé qui était la propriétaire du sang : une prostituée, Svetlana Brogov. Il ont su parce qu’elle s’était fait prendre une fois pour trafic de poudre ou je-ne-sais-quoi. Et effectivement, elle avait disparu. Du moins ses collègues ne l’avaient pas vu sur leur emplacement depuis le fameux soir.»

-« C’était un bon début ça ! » Lui dis-je. « Au moins ils avaient une piste, un nom, un endroit par lequel commencer à chercher ! »

-« Vous vous foutez de ma gueule ou quoi ? » Cria-t-elle dans la cabine.

 

Je me suis rendu compte que je venais de dire une connerie qui ne devait guère être compatible avec ma soi-disant position d’agent du Fédéral Bureau of Investigation.

 

-« Non ! Non ! Excusez-moi ! J’essaye simplement de tout reprendre depuis le début en faisant abstraction de toutes les informations que j’ai déjà en ma connaissance. C’est ma méthode personnelle. Elle me permet d’inspecter en toute objectivité, sans aucun à priori. » Lui lançai-je.

 

J’avais l’impression d’être un équilibriste en situation précaire au bord du fil. Un mot, un geste, et je n’avais plus accès à la suite de l’histoire. Miraculeusement ma pirouette fonctionna sur Peggy.

 

-« Drôle de méthode, mais j’y adhère. Elle a au moins le mérite de ne pas me condamner d’avance. Où en étions-nous ?

-« A Svetlana Brogov, un nom à consonance russe visiblement. »

-« J’ai ce nom en horreur. C’est lui qui vous a attiré à moi comme les mouches vont au miel. »

-« Moi ? »

-« Oui vous ! Vous et les vôtres ! Les fédéraux !  Le jour suivant, deux de vos collègues ont déparqués. Bagnole noire, costard noir, lunette noire, y’a pas à dire, les créateurs de « Men in Black » n’ont pas eu à aller chercher bien loin pour trouver le look de leurs personnages.»

-« Nous ne sommes pas tous comme ça ! »

-« Ouaip ! Il vous arrive de vous déguiser aussi pour tromper les innocentes jeunes filles. »

 

J’avais gaffé de nouveau. Quelques secondes passèrent. J’ai bien cru que l’huître s’était définitivement refermée, mais finalement Peggy reprit quand même son récit.

 

-« Vos deux collègues m’apprirent alors l’incroyable : Svetlana Brogov n’existait pas !  Je leur ai répété au moins mille fois que je l’avais vue, morte, à mes pieds. Et puis il restait le couteau, les analyses de sang. Je ne comprenais pas comment ils pouvaient prétendre l’inexistence de cette jeune femme. Ce qu’ils me racontèrent alors me sidéra.

Svetlana Brogov était une femme de papier, une invention du F.B.I. pour tromper la vigilance des narco-trafficants. Ils l’avaient créée de toute pièce lui inventant un passé douteux à Moscou faisant d’elle une pièce importante de la mafia russe. Ils espéraient par ce stratagème faire sortir le loup du bois comme on dit.

Pour parfaire le tout et pour rendre le personnage crédible, le F.B.I lui avait inventé une vie complète avec parcours scolaire, traces de maladie, aventures amoureuses. Ils avaient même été jusqu’à inventer un grave accident de voiture survenu à l’âge de dix-huit ans à Saint-Pétersbourg au cours duquel elle avait faillit perdre la vie. Dans son dossier médical bidon il y avait des fausses prises de sang, des fausses empreintes dentaires, des fausses radiographies, des fausses analyses d’A.D.N. En elle, tout était faux, elle n’existait pas, ce n’était qu’un fichier informatique. Ils avaient même de fausses empreintes digitales. »

-« Ses copines du trottoir ? »

 -« Encore une invention, je ne savais plus quoi répondre à vos collègues. Comment voulez-vous que j’explique qu’une femme qui n’existe pas est venue se faire assassiner pratiquement sous mes yeux ? Mais il y eu pire ! »

-« Pire ? »

-« L’un de vos amis me présenta vingt photos différentes de jeunes filles : des blondes, des brunes, des rousses. Bien évidemment, je reconnu immédiatement la jeune morte, un visage ensanglanté cela ne s’oublie pas vous savez. Il hante encore mes nuits aujourd’hui. C’était bien la photo qui se trouvait dans le dossier de l’imaginaire Svetlana Brogov. Je croyais être tirée d’affaire : la morte ne pouvait être que le mannequin qui avait posé pour la photo. »

-« Seulement… » Rajoutai-je pour connaître ce qui pouvait être pire.

-« C’était une image de synthèse. Cette photo n’était que la représentation d’une création d’un microprocesseur. Je crus devenir folle, pensez-donc, mes pieds avaient baigné dans le sang d’une femme virtuelle. »

Au même instant, dans une clinique privée, Orka Jonhson, chirurgien, fêtait sa millième opération esthétique.

-« Il y a un truc qui m’échappe… »
-« Seulement un ? »
-« Façon de parler. Pourquoi ne vous ont-ils pas lâchée s’ils étaient au courant du dossier ? »

Je posais la question, et en fait j’imaginais assez bien la situation. Fan de Van Hamme, je voyais bien le topo à la XIII : quelqu’un avait trouvé le dossier et en voulait à l’Etat. Restait à savoir si c’était un piège tendu par le FBI, si la CIA n’avait pas fourré son nez dedans… en gros qui était le marionnettiste de ce jeu, où était La Mangouste et qui payait. Ce qui devait être sûr, si Peggy ne me menait pas en bateau, c’est qu’une jeune femme avait été « déguisée » et plutôt bien en Svetlana, donc que quelqu’un avait eu accès aux informations top secrètes d’un dossier. Le vrai bin’s quoi ! Tu m’étonnes que les types devaient être énervés !

-« Ils voulaient que je dise ce que je savais, ce que j’avais vu, les détails. J’imagine qu’ils voulaient savoir si c’était EXACTEMENT la même fille ou pas. Pour moi, tout commençait à se mélanger, le sang, les cauchemars, la nuit, leurs costumes. J’étais à bout vraiment, et plus j’étais crevée, plus ça devenait flou. » me dit-elle cette fois assez calmement, tout étant relatif. Puis elle est repartie crescendo.
-« Mais ça, eux, forcément ils ne le voyaient pas, que je n’en pouvais plus, que je m’en foutais de leur histoire, que je voulais des vacances, que je voulais dormir, que je voulais oublier !!!! Et ils remettaient ça : un café ? Reprenons, madame. Reposez-vous un peu, on revient demain... Je t’en xy !?=%§x des cafés et des madame. Ils laissaient même quelqu’un la nuit, si JAMAIS j’avais voulu partir»
-« Ils ont fini par lâcher ? »
-« Après une semaine entière de cette torture, oui. Ils sont partis. Ils ont vu que je n’avais pas de scoop, alors ils m’ont laissée. Dans un état pitoyable mais ils sont partis. Il fallait juste que je ne quitte pas l’Etat pendant 2 mois et qu’ensuite, si je déménageais, je laisse mes coordonnées. »

Voilà, elle commençait à se calmer. Apparemment, je n’en apprendrais pas beaucoup plus, sauf si elle avait suivi l’affaire par la suite, à la télévision ou dans les journaux, mais j’en doutais. Elle avait dû se barrer aussi vite que possible, changer de boulot, essayer d’oublier, gagner ses galons de truck-« driveuse »…

La nuit allait bientôt arriver et nous étions toujours là.

-« Bon, l'aventurier, ce n’est pas le tout, mais je sens qu’on va devoir passer la nuit là. » Elle ouvrit sa portière pour laisser entrer un peu plus d’air, lequel, avec l’avancée des aiguilles qui n’avaient pas été perturbées par notre discussion, devenait plus frais.

Un peu d’air frais, enfin frais il faut dire vite, l’Arizona n’étant quand même pas l’Alaska, nous ferait effectivement du bien. Surtout aux neurones en fait. Les miens s’affolaient comme les voitures d’un grand prix, moteur à fond dans leur petit espace avant le départ. Restait la question de l’enfant, elle l’avait vu et ne m’en avait pas reparlé…

-« Tiens, et l’enfant ? Ils n’ont pas posé de questions, sur l’enfant ? » tentai-je avec un air le plus innocent possible, compte tenu des paramètres extérieurs, indépendants de ma volonté, de façon à limiter au mieux une réponse enragée.

-« Je ne sais pas. C’est le dernier truc sur lequel ils ont insisté. Forcément, dans leur dossier, il n’y en avait pas. Pas prévu au programme le bambin. Pas de père virtuel. Je ne sais pas, si ça se trouve leur nana était stérile. Alors avec leur Svetlana numérique, du coup, ça posait quelques problèmes. Les maternités virtuelles, bizarrement, ça leur paraissait presque extraordinaire -va chercher l’ordinaire dans leur histoire depuis le début-. Sauf que là, ils n’avaient pas de photos de bébés, je n’avais pas de sang sur les mains, et pas gardé de biberon. Et puis la tâche -vous savez celle sur le front- je l’ai décrite et dessinée 3 fois. J’ai toujours dessiné la même chose, donc ils ont admis que ce devait être le bon dessin. De toute façon, il ne pouvait rien tirer d’autre de moi »

Ses expressions devenaient presque drôles dans leur ironie. La thérapie aurait-elle fonctionnée ? Il n’empêche que ce dessin sur le front de l’enfant qui accompagnait la fille « esthétiquement chirurgiée » et maquillée en Svetlana était bizarre. Peut-être que ça avait été une autre piste pour eux ? Un autre début au moins ? Je ne sais pas, ça aurait pu pousser à démarrer une recherche sur les enfants amenés aux urgences en telle année…

J’avais encore le temps de réfléchir, mais ça commençait à me botter d’aller creuser l’histoire près du Motel. Il faudrait que je trouve quelqu’un d’autre que Peggy pour m’y conduire, évidemment, mais là, à ce moment, je me disais que faire un tour du côté de l’Arizona Dream, ça pourrait peut-être être intéressant...

Pendant ce temps, à l’entrée de Phoenix, dans un petit motel à l’enseigne criarde, un homme sermonnait sévèrement un bambin qui pleurnichait assis sur un tas de sable, tout près du parking de l’hôtel.

-« Je t’ai déjà dit cent fois de garder ta casquette sur la tête ! Tu ne dois jamais l’enlever, sous aucun prétexte ! Tu vas écouter à la fin ce qu’on te dit ??!! »

Iil secouait l’enfant qu’il avait attrapé par le bras.

« Je te préviens…si tu l’enlèves encore une fois, je t’enferme pendant plusieurs jours dans ta chambre, comme la dernière fois ! »

L’homme donna une taloche à l’enfant, histoire d’appuyer ses dires.

-« Ze veux pas la casquette ! Elle me fait bobo là, sur le front…ça me brûle ! J’ai mââââl ! »

Le gamin, la morve au nez, le pouce planté dans la bouche, se mit à pleurer de plus belle lorsque l’homme, sans ménagement, tenta de lui visser sur la tête, le couvre-chef jusqu’aux sourcils.

-« Gina ! Ginaaaaa ! » hurla-t-il à une grosse femme qui s ‘avançait sur le pas de la porte.
« Occupe-toi du gosse ! Monte-le dans sa chambre ! Pas moyen de lui faire garder sa casquette et le motel est plein de clients aujourd’hui ! On pourrait le voir…Fais le taire avant que je lui flanque une rouste ! Faut que je retourne à la réception ! »

Il jeta un regard noir à l’enfant qui redoubla de pleurs.

-« Mais qu’est-ce que tu veux que j’en fasse de ce môme ? Il devient enragé à rester enfermé ! Faut qu’il prenne l’air de temps en temps ! C’est pas une vie pour un môme de pas trois ans !…et puis cette cicatrice qui suinte de nouveau…ça doit pas lui faire du bien !… »

Elle inspecta la plaie sur le front, entre les deux yeux…une plaie rouge vif, aux contours bien dessinés, qui faisait à l’enfant comme un 3ème œil…

-« C’est le signe qui revient ! Tu sais bien…chaque trimestre, c’est pareil !
Il est temps de le conduire chez les indiens Navajos….faut plus tarder ! La vieille va le garder trois jours, le temps de faire le nécessaire…ça nous fera des vacances pendant ce temps !
Tu prendras la route vers Chelly dès demain matin, de bonne heure ! »

L’homme tourna les talons et entra d’un pas lourd, dans le hall du motel en claquant la porte derrière lui.
Gina prit l’enfant dans ses bras et le berça pour calmer ses pleurs.

-« Chut…tout doux mon petit…Dans trois jours, t’auras plus mal ! Mais il faudra toujours garder ta casquette quand tu reviendras ici !Tu sais bien que Bill, il rigole pas avec ça…c’est pour ça qu’il est en colère contre toi !
Demain, on ira se promener…on va voir le désert et ses cactus saguaro et puis, plus loin, quand on commencera à apercevoir les yuccas, ça voudra dire qu’on est arrivés au village des indiens… »

L’enfant calmé regarda la femme qui le berçait. Une lueur jaune alluma son regard.
La femme ressentit comme une décharge électrique qui se propagea dans tout son corps. Elle serra l’enfant contre elle et détourna les yeux, loin, loin vers les premiers contreforts du grand plateau du Colorado.

J’avais passé la nuit dans la cabine du camion en compagnie de Peggy. Elle avait fait des cauchemars et avait crié plusieurs fois dans son sommeil. Comment pouvait-il en être autrement avec les terribles souvenirs que je lui avais remis à l’esprit. Au petit matin, une voiture avait fini par passer. C’était le pasteur local. Il nous avait accompagné jusqu’au restaurant routier le plus proche. Tandis que Peggy s’était rendue au garage situé en face pour résoudre son délicat problème, je prenais un copieux petit déjeuner riche en œufs, jambon, saucisses et ketchup.
La serveuse, debout à son comptoir, me faisait de l’œil. Mais je ne la voyais pas vraiment, j’étais scotché par la télévision qui se trouvait au-dessus de sa tête.

-« Pouvez-vous monter le son s’il vous plaît ? » Lui avais-je demandé.

A regrets, elle s’exécuta.

Le flash d’information était des plus surprenants. A coté du présentateur, il y avait la photo d’un petit hôtel de Phoenix avec en-dessous le titre suivant « Recherche cadavre désespérément ». Le présentateur parlait à vive allure, entièrement dévoré par son sujet.

-« Incroyable série de découvertes hier soir dans un petit motel à l’entrée de Phoenix. Sous le coup des 22h00 la police locale a reçu l’appel pour le moins surprenant de Madame Gina Thomazi, gérante du Motel « Les Cactus Rouges ». Mme Thomazi les informait avoir découvert dans une chambre le corps sans vie d’une jeune femme de race blanche qui avait été sauvagement poignardée à de nombreuses reprises. Le shérif Alphonso Guttierez s’est immédiatement rendu sur les lieux et a constaté, ô surprise, que non seulement le cadavre avait disparu, mais que la chambre ensanglantée dans lequel celui-ci était supposé être était absolument propre. »

L’interview du Shérif passa alors sur les ondes.

-« Constatant l’absence de cadavre j’ai d’abords cru à un mauvais canular. » Disait-il. « Même si cela m’étonnait un peu de la part de Gina que je connais de longue date. Mais…, quand l’un de mes policiers à découvert le couteau. J’ai tout de suite changé d’avis. »

L’image revint sur le présentateur en studio.

-« En effet la police a découvert sur les lieux une lame encore sanguinolente. Ce crime reste donc inexpliqué à ce jour et la police recherche activement le cadavre de la jeune femme. Mais l’inexpliqué ne s’arrête pas la. Un orphelin de 31 mois, recueilli il y a environ deux ans par Gina et son mari, a été enlevé au cours de la même nuit. L’enfant souffre d’une maladie de peau génétique peu banale. Il a une pigmentation de peau violette sur la totalité de son corps. Cette anomalie génétique le rend particulièrement sensible aux rayons du soleil. »

Le speaker termina le sujet en donnant un numéro d’appel de la police pour les personnes pouvant communiquer des informations relatives à l’enfant.
Incroyable, l’histoire se répétait. Il fallait que je trouve un voiture rapidement pour me rendre à Phoenix.

-« Y a-t-il un loueur de voiture dans ce patelin ? » Demandai-je à la serveuse.
-« Chez Jameson, au bout de la rue, monsieur. » Me Lança-t-elle en souriant.
-« Merci. » Lui répondis-je.

Mais je ne pus lui rendre son sourire car soudain, je ressentis une vive douleur sur mon bras gauche, juste en-dessous de l’épaule. Je me suis dirigé péniblement jusqu’au toilettes. J’y étais seul.
J’ai relevé lentement la demi-manche de ma chemisette et je me suis mis à inspecter la tâche brune de dix centimètres de diamètre que je portais à cet endroit depuis ma naissance. C’est à ce moment précis, que, dans le miroir des toilettes du restaurant, je vis l’œil qui commençait à apparaître sur mon bras. Cela faisait bien vingt ans que je ne l’avais plus revu…

Cet enfoiré de loueur de voiture m’avait vu arriver. J’avais du débourser quatre fois plus que le prix normal mais je n’avais pas le choix, il fallait que je retrouve l’enfant au plus vite, avant les autres… avant tous les autres. Je ne savais pas encore pourquoi. Je savais juste qu’il fallait absolument que je le retrouve.

Les souvenirs me revenaient très lentement, un peu à la vitesse d’un livre dont on lit une page tous les soirs avant de s’endormir. Cependant les images étaient encore confuses. Tout se mélangeait. Je n’arrivais pas à mettre les choses dans l’ordre chronologique. Ma mémoire n’était qu’une pièce sombre dont chaque mur se faisait l’écho de mes interrogations.
Je me voyais à différents moments de mon enfance : 4, 12, puis 8, voir 6 ans peut-être. J’étais toujours dans le même endroit. Une endroit blanc, un endroit sec, un endroit froid. Tous les murs étaient lisses et entièrement nus de toute décoration. Un hôpital peut-être, à moins que ce ne soit un orphelinat ou pire encore, un nom auquel je n’osais penser : un laboratoire.
Ce dont je suis sûr c’est qu’il y avait d’autres enfants, je les entendais, je les voyais. Etions-nous tous du même âge ? Je ne saurais le dire tant les images se mélangeaient sans cesse. Soudain, un monumental coup de klaxon me sortit de ma torpeur. Machinalement je tirai le volant sur ma droite. Il était temps, j’avais frôlé le camion d’en face de si près que je perdis mon rétroviseur dans l’aventure. Mes souvenirs s’étaient eux aussi envolés dans le choc. Pour l’heure, ce n’était pas plus mal, j’allais pouvoir me concentrer sur ma conduite.

Après deux heures que la calandre avant avait passées à avaler de la poussière, j’étais enfin en vue de Phoenix. L’hôtel était situé de l’autre coté de la cité et, comme il est de coutume en ville, il me fallu encore une heure de plus pour l’atteindre. L’endroit était désert, la police avait posé les traditionnelles bandes jaunes « Dont cross this way » en guise de scellées sur toutes les portes. Cela donnait au petit motel une allure surréaliste.
Je savais que l’enfant n’était plus dans la région sinon je l’aurais immédiatement ressenti. Une sorte de sixième sens nous liait à tout jamais. Je ne peux dire ni pourquoi ni comment, mais je sais que j’aurais su s’il avait été là. Ma seule piste, c’était les patrons du Motel. Ils l’avaient élevé deux ans durant. Eux seuls étaient encore capable de m’en apprendre sur son compte et peut-être sur le mien par la même occasion. A cet heure, ils devaient certainement être interrogés dans les locaux de la police.
L’entreprise était risquée mais je n’avais pas le choix. Il fallait que je leur parle au plus vite. Je décidai donc de m’y présenter sous l’étiquette d’un agent du F.B.I.. Cela avait marché avec Peggy, il n’y avait pas de raison pour que cela ne fonctionne pas avec les flics, d’autant que celui qui se trouvait derrière le comptoir d’accueil du poste de police donnait par son regard l’apparence de tenir plus de l’intelligence d’un Stalone que d’un Enstein .

« Bonjour monsieur ! Que désirez-vous ? » Me demanda-t-il sèchement.
« F.B.I., agent spécial Vince Carter, je viens questionner les patrons du motel. »
« Ben dis donc ! On peut dire que vous avez fait vite vous ! On ne vous attendait pas avant demain ! »
« J’ai deux collèges qui ne doivent arriver que demain, mais comme j’étais déjà en mission dans le parages on m’a demandé de venir de suite, histoire de dégrossir le Mammouth. »
« Et en plus y’en a un Mammouth de mêlé à tout ça ? C’est dingue !» Me lança-t-il l’air complètement ahuri.
« Euh… non ! Dégraisser le Mammouth, c’est une expression, comment dire…, du genre… déblayer le terrain ! »
« Ah ! » Me répondit-il l’air peu convaincu. « Je pensais que c’était déjà fait. »
« Quoi ? »
« Ben… nettoyer le lieu du crime ! »
« Laissez tomber et conduisez-moi auprès des suspects. »
« Les suspects ? Vous voulez dire, les patrons du Motel ? Ceux qui ont été emmenés tout à l’heure ? Je ne savais pas qu’ils étaient suspects… »
« Oui, c’est ça, Gina et Bill » Je décidais d’en dire le moins possible. Mieux valait prévenir que s’engager dans des débats qui pourraient s’avérer dangereux pour mon étiquette.
« Et ils sont suspectés de quoi ? »
« Je vous raconterai plus tard. Il faudrait que je les voie. »
« Bon, bon, ne vous inquiétez pas. Il faut juste remplir un papier et je vous emmène. »

Après 15 minutes de paperasse, j’ai enfin pu passer la porte « accès interdit sauf personnel autorisé ». Restaient à passer les épreuves de croisement de personnel sans attirer l’attention. Ma chance était que l’Arizona n’était pas le plus peuplé des Etats ni d’une façon générale, ni en nombre de flics.

Gina et Bill, que j’ai vu de dos à travers la vitre de la porte, étaient assis sur des chaises qui ne devaient pas être très confortables, seuls dans la pièce. Gina devait avoir pleuré pas mal vu la quantité de mouchoirs en papier qui jonchaient la table. Là, c’était quitte ou double.

« Vous pouvez me laisser. Je vais entrer seul. »
« Bon, très bien. De toute façon, il vaut mieux que je retourne à l’accueil. Sinon, il y en a encore qui vont dire que je ne fais pas mon boulot et que je me balade sans arrêt. »

Et voilà. Je devais vraiment être très convaincant. Ou alors, il était facile à convaincre. Bref, à ce moment là, je m’en fichais bien. Je ne m’attendais cependant pas à la suite.

J’ai poussé la porte.
« Bonjour. Je suis l’agent spécial Vince Carter, FBI. J’ai quelques questions à vous poser. » C’était bref, et assez clair. Et comme on entend ça souvent à la télévision, je me suis dit qu’ils ne seraient pas surpris.

Bill s’est retourné et m’a suivi du regard pendant que je contournais la table. Gina a relevé la tête. Et là, patatras, le hurlement. Gina a hurlé. Mais quand je dis “hurlé”, c’était vraiment “hurlé”. Du genre à faire se retourner dans leur tombe les enterrés depuis 10 ans et à affoler tout l’Arizona de 2 km à la ronde. J’ai commencé à me dire que, vraiment, « Arizona » et « zone » étaient des mots complices. Le standardiste a rappliqué aussitôt et Bill hésitait entre hurler aussi ou rester muet et calmer sa femme. Il a choisi la seconde option. Heureusement ! Il me toisait d’un regard qui a ramené ma température interne à celle d’un ice cream au caramel (caramel, parce que je préfère caramel à vanille ou fraise).

Le standardiste m’a demandé ce que j’avais fait pour qu’elle hurle comme ça. Je n’étais pas bien, non ? Si les méthodes du FBI c’était ça, et bien, bravo, etc…
« Appelez donc une ambulance ou un médecin au lieu de m’envoyer toute votre rancune à la figure ! »
« Une ambulance, ben voyons ! Nous ne sommes pas à New York, monsieur ! On aura déjà de la chance si les pompiers volontaires d’à côté s’amènent ! »
« Appelez les, eux, alors ! »
« Forcément ! On fait des conneries et après on n’assume pas ! Faites la prendre l’air déjà, ça ira peut-être mieux après ! »

Il a pris Gina sous le bras, laquelle hurlait toujours malgré le réconfort de Bill, un peu moins fort, certes. Son visage crispé et son regard fixe ne me laissaient pas comprendre ce qui s’était passé. Bill s’est assis et les a laissés sortir. Il semblait exténué. Personnellement, je commençais à me sentir mal. Je crois que cette fois je m’étais mis dans le pétrin, et bien. Tout le monde allait savoir que quelqu’un était venu avec une histoire pareille. Et en prime les « collègues » devaient arriver.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? » ai-je tenté vers Bill, qui me regardait toujours fixement.
« Vous n’êtes pas du FBI. » m’a t-il répondu sans ciller.
« Je vous demande pardon ? »
« Il vous ressemble beaucoup. »
« Vraiment, je suis désolé, je ne vous suis pas » Je me demandais où il voulait en venir. Peut-être commençait-il à dérailler ?
« Etes-vous le père de Nick ? »
Le père de Nick ?? Mais que voulait dire Bill par là ? Et puis d’abord, qui était Nick ? Père, moi ?…première nouvelle ! Je sais bien que nous les hommes n’avons pas le privilège d’enfanter…nous semons à tous vents, sans jamais savoir si les graines auront éclos un jour…peut-être en effet, existe-t-il sur terre d’autres petits hommes à mon effigie… mais là, en Arizona, j’en doute fort, vue que je n’y ai jamais mis les pieds auparavant !
Bill me fixait de son regard inquisiteur.

-« Nick ? Qui est Nick ? Je ne saisis pas ce que vous voulez essayer de me faire dire ! Je ne suis, à ce que je sache, le père de personne, jusqu’à aujourd’hui ! »

Bill secoua la tête et eut l’air navré.

-« N’essayez pas de tergiverser avec moi…j’en sais beaucoup plus sur toute cette histoire que vous ne pouvez l’imaginer…et si vous êtes vraiment le père de Nick, et pour moi cela ne fait aucun doute, allions plutôt nos forces et nos connaissances pour le retrouver, sa vie est en danger! Et puis vous savez bien que le temps presse car Nick est en plein dans la phase de… mais… qu’avez-vous ?! »

Bill s’arrêta en plein milieu de sa phrase, en me voyant soudain grimacer de douleur. Je me pris le bras de l’autre main et vis que la plaie suintait au travers de la chemisette.

-« Rien, rien, juste une mauvaise plaie qui ne veut pas cicatriser…puis-je vous piquer un kleenex, là sur la table ? »

Bill me tendit le paquet.
Je remontai la manche de ma chemisette et entrepris d’essuyer délicatement le pus qui coulait. Je grimaçais de plus en plus.

-« Montrez-moi ça ! Incroyable ! Vous avez « l’œil » vous aussi, exactement comme le petit Nick !…et après vous affirmez ne pas être son père…mais voilà la preuve, là, sous nos yeux, en plus de la ressemblance évidente !! Vous êtes vous aussi en phase « solaire »…vous êtes en danger ! Cachez vite votre plaie…si quelqu’un arrivait et la voyait…
Nick a été enlevé car c’était le moment qu’ils attendaient…nous n’avons pas eu le temps de le mettre à l’abri chez les indiens…on devait l’y emmener le lendemain…Ils sont sûrement à votre recherche aussi ! Ils ont exactement trois lunes pleines, pour réunir tous les porteurs de « l’œil » !
Il faut vous cacher ! »

-« Mais enfin…va-t-on m’expliquer ce que signifie tout cela ? Je ne comprends rien à cette histoire « d’oeil », ni ce pourquoi je suis impliqué dans tout ça…Je débarque en Arizona où je n’ai jamais fichu les pieds de ma vie, pour y découvrir un fils dont on me fait endosser la paternité…j’ai une plaie depuis toujours, sans me souvenir d’où elle me vient, qui se met à suinter alors qu ‘elle ne l’avait pas fait depuis des lustres…la même plaie qui fait souffrir en ce moment mon présumé fils…et tout cela me met dans un danger imminent ! Avouez que j’ai de quoi être un tantinet abasourdi !
QUI est à notre recherche et pourquoi ? Et puis à la fin, allez-vous me croire lorsque je vous confirme que je ne suis au courant de rien ?! Serai-je sous le coup d’une amnésie totale, pour ne me souvenir de rien ?? ou êtes-vous en train de profiter de mon ignorance pour me faire endosser des choses qui vous arrangent… ?? »
-« Normal que vous ne vous souveniez de rien, surtout pas de « l’œil » que l’on vous a marqué au fer rouge à votre naissance, ni de tout le reste d’ailleurs…ça fait partie du pacte, le pacte du soleil…un truc indien…je vous raconterai en détail … ici les yeux ont des oreilles ! Tout ce que je peux vous dire c’est qu’à la base, c’est un truc politique, un plan des indiens Navajos qui voudraient bien récupérer leurs terres de Big Mountain qui leur ont toujours appartenues. Le gouvernement américain les en a chassés pour exploiter des gisements d’uranium et des mines de charbon…encore une sale histoire d’enjeu économique crée par ces foutus amerloques et les Navajos se sont toujours juré de récupérer un jour leurs terres…et ils sont dans leurs droits… vous savez ils ont plein de rites, ils font beaucoup marcher la magie…alors vous, vous faites partie de l’enjeu avec d’autres personnes …mais vous, vous êtes en sécurité avec les Navajos, ils ne vous veulent aucun mal, rassurez-vous ! En revanche, il semble qu’il en soit autrement avec le FBI…donc, un conseil : fuyez tout de suite de ce commissariat !
Allez à Chelly, retrouver la tribu des Navajos ; là-bas vous serez en sécurité, vous pourrez vous cacher et vous serez en mesure de comprendre ! Dès que nous serons libérés Gina et moi, nous vous rejoindrons là-bas et déciderons ensemble de la marche à suivre pour la suite des évènements ! Il faut retrouver Nick ! Bon courage, et faites-moi confiance ! » souffla Bill.

Sous l’avalanche d’informations donnée par Bill, en désordre, d’un ton saccadé et chuchoté, je me sentis les jambes flageolantes. Et si le vieil homme avait raison ? Le temps pressait, le policier et Gina revenaient, et je n’avais plus la possibilité de poser toutes les questions qui se bousculaient dans ma tête. Bill griffonna à la va-vite une adresse sur un petit bout de papier, et eut juste le temps de me le mettre dans la poche : le policier accompagné de Gina entrait déjà dans la cellule.
Il fallait que je retrouve de suite mes esprits !

-« Bon, j’ai tous les éléments que je voulais concernant l’enquête : en effet, ces gens-là n’ont rien à voir dans toute cette histoire ! » affirmai-je au policier en montrant Bill et Gina du menton.
Mon travail est terminé, je vous laisse ! »
Je glissai un regard entendu à Bill et quittai la cellule, sans me retourner, le diable aux trousses !

J’espérais atteindre la porte du commissariat sans être importuné par quiconque. J’avançais d’un pas ferme et soutenu, n’osant pas me retourner, le regard fixe, droit vers l’avant. Je ne voulais surtout pas avoir à répondre à la moindre question, avoir à supporter le moindre regard. J’atteignais enfin mon but. Mais alors que je posais ma main sur le bouton de la porte une voix retentit dans mon dos. Dans la seconde qui suivi mon rythme cardiaque passa du simple au double.

-« Je l’ai agent Carter ! Je l’ai !» Me criait-on.

Je me suis retourné lentement, sentant bien que je ne pouvais m’éclipser sans avoir à affronter ce mystérieux interlocuteur. Ayant fait un demi-tour complet, je vis un policier s’avancer vers moi un dossier à la main.

-« Qu’avez-vous donc… O’Donnel ? » Lui dis-je en lisant son nom sur son uniforme.
-« Le rapport d’analyse concernant le sang du couteau ! »
-« Montrez-moi ça ! »

Je n’en croyais pas mes yeux, le sang sur le couteau avait été identifié comme étant celui de Svetlana Brogov. Qu’un cadavre disparaisse à la vitesse de l’éclair, je voulais bien l’admettre, mais comment cette femme avait-elle pu ressusciter pour se faire assassiner de la même façon deux ans plus tard ? Il y avait là une question à laquelle je ne trouvais pas de réponse logique. D’autant que je savais que Svetlana n’avait jamais existée. J’avais pour l’instant pensé qu’un mannequin avait pris la place de la virtuelle Svetlana à l’hôtel « Arizona Dream » mais si quelqu’un avait voulu reproduire la mise en scène comment avait-il fait pour avoir une femme à l’ADN similaire ? Mon esprit s’embrouillait de plus en plus.

J’avais lu le rapport jusqu’au bout, mais celui-ci ne m’apprit rien de plus.

« Hum ! Intéressant tout ça ! N’oubliez pas de le montrer à mes collègues à leur arrivée. » Avais-je lancé au policier en sortant.

J’étais enfin sorti du commissariat. Je m’installai au volant de la voiture, il fallait que je suive les indications de Bill. Je devais absolument me rendre à Chelly pour y rencontrer les Navajo. Le fin mot de l’histoire se trouvait là.
Et puis il y avait ce bras qui me faisait de plus en plus mal, à en croire Bill les indiens pourront peut-être me soulager. Je n’y tenais plus, la douleur s’accentua me poussant à me pencher vers le siège passager. En me baissant je vis une voiture qui se garait de l’autre coté de la rue. Deux types tout de noir vêtus en sortirent.
Mince ! Les gars du F.B.I. ! Eh bien ils n’avaient pas traînés en route. Je tournai la clef de contact et parti sans demander mon reste.

La réserve Navajo était située sur les hauteurs au Nord-Est de Chelly. Le coin le plus désertique de la région, cela va de soi. Les indiens avaient construit une petite bourgade au plein centre des terres qui leur avaient été octroyées gracieusement par l’administration des affaires indiennes. Le village était composé d’une centaine de maison tout au plus, principalement des baraques de fortunes. Je m’imaginais des familles nombreuses vivant entassées entre ses quelques planches, la misère au cœur du désert, un désert au cœur de la misère. Un de ces endroits du monde ou le mot rien prenait sa complète signification.
Connaissant la volonté du gouvernement d’éteindre l’ethnie indienne à grand coup d’eau de feu, je ne fus guère surpris de constater que la meilleure habitation du village était, et de loin, le saloon qui siégeait au cœur de la rue principale.
J’avais garé ma voiture de location juste devant. Je ne peux guère dire que l’accueil fut chaleureux. A peine avais-je franchit la porte, que j’eu l’impression d’être transpercé par mille flèches lancées des différents regards des membres de l’assistance. Je me suis approché du comptoir et du barman, Navajo bien sûr, par la même occasion.

-« Un bourbon s’il vous plaît ! »
-« Désolé monsieur, mais ici nous ne servons pas les blancs ! »
-« Dommage ! Mais peut-être pourriez-vous répondre à une de mes questions ? »
-« Essayez toujours ! »
-« Connaissez-vous quelqu’un qui pourrait me renseigner sur le « pacte solaire » ? »

Le barman resta sans réponse. Je tentai de poser une autre banderille.

-« Avez vous déjà entendu parler de l’œil et de la phase solaire ? »

Je n’obtins guère plus de succès. Dans l’instant qui suivi mon bras me fit atrocement mal, la douleur grandissait à vive allure. Je ne pouvais plus la supporter. Je crois…, je crois que j’ai sombré dans l’inconscience.
Quand je me suis réveillé, je me trouvai dans une grande pièce, allongé sur un lit de fortune composé uniquement d’un matelas étendu à même le sol. Une femme à la peau aussi noir que l’ébène se penchait sur moi. »

-« Il revient à lui. » Dit-elle.

Elle m’aida à m’asseoir sur le matelas. Il y avait autour de moi un homme d’une cinquantaine d’année, deux autres femmes en plus de celle que j’avais déjà vu et une fillette de dix ans qui jouait avec une poupée dans un coin de la pièce. J’étais torse nu, machinalement j’avais regardé mon bras gauche. L’œil avait disparu et la douleur aussi.

-« Bienvenue parmi nous, » me dit l’individu. Il portait des petites lunettes rondes, était plutôt rondouillard, avait une barbe bien abondante qui lui recouvrait totalement le cou et parlait d’une voix rocailleuse. « Je me présente Docteur Orka Johnson, docteur en chirurgie esthétique. Si vous avez besoin de vous faire refaire le nez, n’hésitez pas à me consulter, c’est ma grande spécialité. »
-« Où… Où suis-je ? »
-« Chez les Navajo. Plume agile, leur homme-médecine, comme ils disent, vous a soigné. C’est un être assez surprenant vous le constaterez par vous-même. »
-« Il m’a soigné ? »
-« Votre bras, il ne vous fait plus mal, c’est étonnant qu’il ne soit jamais au même endroit. Tenez, moi je l’avais juste en-dessous du nombril. »
-« Vous aviez quoi ? »
-« L’œil bien sûr ! »

Le docteur Johnson m’expliqua que nous étions tous les six des porteurs de l’œil.

-« Mais combien sommes-nous en tout ? »
-« Nous étions vingt-huit, comme les jours d’un mois lunaire ! Mais d’après Plume Agile il n’en resterait plus que sept en vie à l’heure actuelle.»
-« J’ai l’impression de vous avoir déjà vu ! »
-« Ce n’est guère étonnant, nous avons tous cette impression. Votre mémoire est sans doute aussi embrumée que la notre. »
-« Peut-être pourriez-vous m’expliquer ? »

Une des trois femmes pris la parole. Je la trouvait tellement âgée que je n’aurais pu lui donner un âge et ce même à dix ans près.

-« Cela fait deux jours que nous sommes ici tous les cinq. Mais moi je suis arrivée la première, il y a trois mois. C’est la vingt-sixième fois que je viens chez les Navajo à cette période. Comme vous l’avez peut-être constaté le phénomène se reproduit tous les deux ans avec une plus ou moins grande ampleur. Certaines années il était si faible que j’ai même eu l’impression qu’il ne s’était pas produit. »
-« Mais d’où vient cet œil ? »
-« Je n’ai guère beaucoup plus d’informations que vous. Ce que je sais c’est que nous avons fait parti d’un programme de recherche médicale conduit dans le plus grand secret par le gouvernement. »

Les images du laboratoire ressortaient de mes souvenirs. La vieille dame si trouvait, déjà étrangement vieille, alors que j’avais l’impression de n’être alors qu’un enfant.

-« Je n’en sais guère plus si ce n’est que certains d’entre nous, notamment les plus jeunes, développent des facultés qui dépassent l’entendement. »
-« Que voulez-vous dire ? »
-« Un dessin vaut mieux qu’un long discours, n’est ce pas. Suzy ! », dit-elle en s’adressant à la fillette, « Veux-tu montrer à monsieur… ? »
-« Carter, Vince Carter ! »
-« Veux-tu montrer à monsieur Carter ce que tu arrives à faire ? »

La gamine se prit la tête entre les mains et soudain l’inexplicable se produisit devant mes yeux.

-« Maintenant retournez-vous ! » Me dit l’enfant.

Je me trouvais nez à nez avec le corps d’une jeune femme blonde baignant dans son sang.

-« Svetlana Brogov ! » Criais-je en me retournant vers l’enfant.

Cette dernière avait retirée sa tête d’entre ses mains. Je ne pu alors, en me retournant de nouveau, que constater que le corps avait disparu.

-« Allez-vous m’expliquer ? » Demandai-je à la vieille femme.
-« En période de phase solaire, la fillette arrive à produire une image, comme une sorte d’émanation de son esprit en trois dimensions. Seul problème, elle produit toujours la même image. Celle de cette Svetlana Brogov gisant dans son sang. »
-« Pourquoi ? »
-« Je n’en suis pas sûr. Ce que je sais c’est que cette femme n’existe pas. Enfin, je veux dire n’existe pas en dehors de notre esprit. C’est…, c’est une sorte de code visuel que quelqu’un aurait glissé à notre insu dans un recoin de notre cerveau. Un code qui nous pousse tous à le suivre, pour atterrir ici. »
-« Et ici… c’est où ? »
-« Allez savoir ! »
-« Et qu’est ce que les Navajo ont à voir avec tout ça ! »
-« Demandez le à Plume Agile ! »

En fait de poser une question à Plume Agile puisque c’était son nom, j’ai senti que ma tête commençait à tourner et je me suis allongé. Réfléchir, oui, c’est ça, il fallait réfléchir. Mon grand-père me disait ça : quand tu ne sais plus où tu en es, assieds-toi et réfléchi. Elle est bien bonne celle-là. Je vais vous dire, dans certains cas, il y a de sérieuses difficultés : là, par exemple il aurait déjà fallu que je sache à quoi réfléchir.

-« Ca va ? » m’a demandé une des 2 femmes. « Je peux aller chercher de l’eau si vous voulez »
-« Oui, ma fois, je veux bien. Ca tourne sérieusement. »
-« Ne vous inquiétez pas, c’est normal » me dit Orka qui avait l’air de vouloir montrer qu’il connaissait le sujet. « Nous avons souvent des maux de tête en cette période, et puis les contrariétés n’aident pas. Apparemment, vous débarquez et n’avez pas l’air d’être au courant de la moitié du pacte du soleil, donc vous êtes perturbé, et voilà ! »

-« Taisez-vous donc Orka » répliqua la troisième des femmes. « Je suis Lydia Bathdraw. Je suis biologiste spécialiste des cétacés. Je connais Orka et les autres depuis 10 ans maintenant, sauf Suzy évidemment qui est arrivée plus tard. Nous vous avons attendu longtemps Vince. Il va falloir vous reposer. »
-« Avez-vous un pouvoir Vince ? » me questionna la seconde. « Pardon, Jude Asthorney, avocate. Le mien est assez faible mais fonctionne bien. Je suis capable d’allumer des feux, disons, modérés, juste en me concentrant. Pratique pour les bougies et pour faire bouillir l’eau. Ca n’arrive que tous les 2 ans, mais c’est déjà ça. »

J’allais finir par savoir tout ce que je voulais savoir avec cette fine équipe, sans avoir à rencontrer Plume Agile. Mais ça faisait beaucoup… j’ai fermé les yeux pour m’évader un peu. J’avais peut-être un avantage sur eux, je savais qui était le 7ème homme : Nick. Quoique, comme Bill et Gina l’avait déjà emmené, tout le monde devait le connaître.

-« Vous avez dit que nous étions 7. Le 7ème n’est pas là ? »
-« Nick n’est pas encore arrivé » répondit Suzy. « Mais il devrait venir avec sa mamie. Elle est gentille et amène souvent un gâteau ».

Voilà, bingo, j’étais bien la dernière roue du carrosse. Bien que les carrosses à 7 roues, il faudrait déjà que ça existe. Je devais leur paraître ridicule. Bon, réfléchir, réfléchir… Il faut réfléchir. Déjà Peggy… Je l’avais croisée par hasard, elle m’avait raconté un épisode de sa vie qui datait de 2 ans et qui me rappelait quelque chose. Bon, après j’avais filé au Motel. Déjà il y avait un truc, ou alors le pacte du soleil fonctionnait bien.

-« Comment avez-vous finalement trouvé le chemin, Vince ? » repartait Jude.
-« Par hasard. En fait, j’ai croisé ceux chez qui vivait Nick. Et ils ont vu l’œil, ils m’ont dit de venir ici. »
-« C’est curieux que vous n’arriviez que maintenant. Mais bon, finalement nous serons au complet »
-« Et ça va nous servir à quoi d’être au complet ? Surtout si je ne connais pas mon pouvoir ? »
-« Tu n’as jamais vu Charmed ? Tu sais bien qu’il faut qu’elles soient toutes là pour utiliser le pouvoir des 3, non ? Plume Agile m’a dit qu’on aurait un super pouvoir tous ensemble, qui nous aiderait à comprendre d’où vient l’œil. On va faire apparaître celui qui a fait le dessin sur nous, et on va lui faire un procès, et on va le punir, et puis après on va le brûler, et puis… »
-« Suzy ! Arrête de dire n’importe quoi ! » stoppa Lydia. « Bon, c’est en partie vrai Vince. Nous devrions, tous ensemble pouvoir contrer le pacte. Nous avions peur qu’ils t’empêchent de nous trouver. »
-« Ils ont dû bien l’isoler quand même, pour qu’il mette tant de temps » osa la vieille femme.
-« Plume Agile… Raconte encore comment ils t’ont fait le dessin et comment ils m’ont fait la piqûre de pouvoir » risqua Suzy.
-« Ils ? »
-« Les hommes de l’ombre, évidemment ! » me répondit-elle sans ciller.

Le rayon de soleil qui s’infiltrait au travers d’une lamelle du store tiré chatouillait l’œil de l’enfant et l’empêchait de s’endormir. Dormir ? Pourquoi les grandes personnes décidaient-elles, à la place des enfants, du moment où il fallait dormir ? Pourquoi fallait-il faire une sieste alors que le soleil brillait dehors, et que les grandes personnes s’en dispensaient et que lui, Nick, n’avait pas envie de dormir ? Ces grandes personnes en question, qui faisaient du bruit dans la pièce d’à côté et dont le rire gras résonnait jusqu’à lui. Elles devaient encore jouer aux cartes en buvant de la bière. Est ce qu’elles jouaient aux jeu des 7 familles ? Il adorait ça, Nick, le jeu des 7 familles, et quand il jouait avec Bill et Gina, c’était toujours lui qui gagnait. Bill et Gina… l’enfant suça son pouce un peu plus fort et serra étroitement contre lui son nanain dont il prit le bout pour se chatouiller le nez. Bill et Gina…quand allaient-ils venir le chercher ?
— Bientôt ! lui avait dit le gros type qui l’avait collé au lit et qui portait un pistolet à la ceinture.
Celui-là, il avait une grosse voix mais c’était le plus gentil des quatre. Plus gentil en tous cas que le bonhomme grand et maigre avec la moustache qui tournicotait. Nick ne l’aimait pas du tout, celui-là. Il avait eu une méchante lueur dans l’œil quand il avait forcé Nick à terminer sa purée d’épinards. Les épinards, Nick, il déteste ça, et d’ailleurs Gina ne lui en faisait jamais. Aussi Nick avait croisé les bras sur sa poitrine et avait soutenu le regard du grand et maigre en décrétant tout de go :
— J’aime pas ça ! J’mangerai pas !
C’est là que le grand type avait eu la méchante lueur dans ses yeux : il s’était penché à sa hauteur et lui avait postillonné au visage, avec une vilaine odeur dans la bouche et braillé :
—Tu termines TOUT jusqu’à la dernière miette sinon je te donne en pâtée aux coyotes ! COMPRIS sale morveux ?!
Et il lui avait tiré les petits cheveux au-dessus de l’oreille, là où ça fait très mal. Alors Nick avait eu très peur et s’était mis à pleurer. L’homme lui enfournait la purée, cuillère par cuillère, à chaque fois que Nick ouvrait la bouche pour hurler. Si bien que ça s’était très mal terminé : Nick s’était à moitié étranglé et avait tout vomi dans son assiette. L’homme écarlate de colère s’était précipité sur lui pour lui “foutre une torgnole” criait-il. Heureusement que le gros type qui se faisait appeler Harry s’est interposé et a pris Nick dans ses bras pour monter le coucher dans cette chambre.
— Allez, fais la sieste, ça ira mieux après !
— Je veux voir Gina !
— Elle va venir tout à l’heure !

Nick savait très bien qu’il avait dit ça pour avoir la paix. Les grandes personnes mentent toujours ! Même Gina, elle ment…elle lui avait pourtant promis de l’emmener chez les indiens…
A l’heure qu’il est, Nick n’aurait plus mal à la cicatrice rouge qui lui brûlait le front. Plume agile l’aurait soigné, en même temps qu’il soignait Suzie et les autres.

...Suzie…Nick adorait Suzie ! Elle jouait toujours avec lui et le faisait rire avec ses pitreries, et puis elle le protégeait. Elle lui parlait comme à un grand, et ce depuis toujours, même quand il était tout petit bébé.
Il se souvient de la fois où ils étaient tous les deux dans ce laboratoire tout blanc, entourés d’hommes masqués qui lui dessinait un œil sur le front. Nick avait eu très mal, mais Suzie lui tenait la main et lui chantait des drôleries à l’oreille pour ne pas qu’il crie. Et après ça, elle lui avait fourré dans la bouche le biberon qui était tombé parterre. Histoire de le réconforter encore plus…Après, ça avait été son tour de crier quand on lui a fait la piqûre à Suzie, et lui Nick, il ne pouvait rien faire pour la consoler : il était bien trop petit pour sortir de son berceau. Mais ça, il s’en souvient !
On pense généralement que l’on ne se souvient pas des choses qui se passent dans la toute petite enfance, mais Nick, il a ce pouvoir-là, lui ! S’il était plus grand et pouvait s’exprimer comme les adultes, et bien il pourrait en apprendre des choses surprenantes aux grands ! Comme cette chose qui clignotait dans son cerveau par moments…ce truc comme un point rouge qui s’éteignait et s’allumait à intervalles réguliers…
— Le code ! lui avait expliqué Suzie un jour. Quand ça clignote, ça veut dire que tu es connecté. Il suffit que tu marches droit devant toi, en pensant à rien qu’à te laisser guider. Tu seras jamais perdu avec ce truc-là qui te conduira toujours vers Plume Agile et nous autres.
Nick tira sur son pouce encore plus fort. Le truc lumineux clignotait dans sa tête…un petit point rouge l’empêchait de s’endormir…et puis les hommes à côté qui riait trop fort…et le soleil qui brillait dehors, tout près…
Nick sauta de son lit et s’approcha de la fenêtre. Il ouvrit la fenêtre de plein pied avec le jardin. Plume Agile l’attendait…Gina avait promis…et puis, Suzie avait dit qu’il ne se perdrait jamais avec le petit point rouge qui clignotait dans sa tête et qui le guiderait toujours…alors Nick enjamba la fenêtre et se mit à courir droit devant lui, sans s’arrêter, tirant son “nanain”derrière lui…

Je ne savais plus où j’en étais. Cette histoire devenait rocambolesque et personne ne semblait pouvoir me fournir toutes les explications que je désirais. Chacun semblait posséder un morceau du puzzle, mais beaucoup de pièces demeuraient manquantes pour une complète compréhension. Combien de temps étais-je resté enfermé dans cette pièce en compagnie de mes cinq co-locataires d’infortune ? Je n’aurais su le dire. Mais s’il y avait bien une chose dont j’étais absolument certain, c’est de l’immense soulagement que j’ai ressenti quand la porte s’ouvrit enfin.
A peine la porte ouverte, une vieille indienne s’était dirigée vers moi.

« Monsieur Carter ! »
« Oui ! » Avais-je répondu bêtement comme si cette femme ne le savait pas déjà.
« Veuillez me suivre je vous prie. »

Je n’avais pas posé de questions. Je sentais que c’était inutile. Je savais que c’était inutile. J’avais suivi la vieille femme dans un dédale de couloirs dont les plafonds étaient ornés d’une tuyauterie rouillée qui suintait de gouttes d’eau à de nombreux endroits. Après plusieurs minutes de marche, je me sentis quand même obligé de la questionner.

« Où sommes-nous ? » Lui avais-je demandé.
« En sécurité. »
« Mais encore ? »
« Que voulez-vous savoir de plus ? »
« Quel est ce lieu ? »
« C’est une ancienne base militaire désaffectée qui se trouvait au cœur des terres que le gouvernement a allouées récemment à notre peuple. Elle nous permet aujourd’hui de vous garder à l’abri de ceux qui vous recherchent.»
« Étonnant ! »
« Quoi donc ? » Me demanda-t-elle.
« Que l’armée vous laisse cet endroit en héritage. Ce n’est guère dans ses habitudes de faire des cadeaux.»
« Ils en avaient condamné tous les accès prétendant que l’endroit est hautement contaminé par un gaz expérimental extrêmement nocif, mais Plume Agile a un cousin qui travaille au Pentagone. Grâce à lui nous avons su que ce n’était que du vent destiné à nous éloigner de cet endroit. Cette même source nous a fourni les plans des lieux et le moyen pour y accéder par une issue cachée au cœur de la montagne. »

Après quelques minutes de marche supplémentaires nous arrivâmes enfin auprès de celui qui détenait la réponse à toutes mes questions.

« Bonjour Vince »
« Vous êtes Plume Agile ? » Demandai-je étonné.
« C’est ainsi que beaucoup de gens m’appellent en effet. »

Je ne m’attendais pas à ça, moi qui pensait rencontrer un vieux sage je me trouvais face à un adolescent de quinze ans à peine.

« Vous paraissez surpris, voir déçu, ne désiriez-vous pas pourtant me voir plus que tout ? »
« C’est que…, comment dire…, je pensais rencontrer une…, un… »
« Un vieillard peut-être ? »
« Une personne âgée disons ! »
« Il est des temps où l’âge n’a guère d’apparence et des lieux où il n’a guère de consistance. »

Je n’avais pas compris cette réflexion sur l’instant et Plume Agile ne me laissa pas le temps de m’y attarder plus longuement.

« Vous devez partir immédiatement, Vince, le temps presse, Nick est en danger. Vous devez le retrouver et le ramener ici avant le solstice d’été. »
« Mais, c’est dans deux jours ! Comment vais-je faire pour le retrouver si vite. Savez-vous au moins où il se trouve en ce moment ? »
« Tout ce que je sais c’est que vous devez suivre l’étoile polaire. »
« Et si je ne le trouve pas ? »
« Ne vous inquiétez pas pour ça. Nick, lui, vous trouvera. »

Bon, alors voilà, c’était ça, j’étais missionné… Je n’avais pas tout compris de ce qu’ils avaient voulu ou pu me dire mais globalement je m’en sortais convenablement… « Votre mission si vous l’acceptez –est-il question de l’accepter d’ailleurs ?- est de retrouver Nick ». Ca avait le mérite d’être clair. Au moins, ça me fera prendre l’air et peut-être vais-je réussir à démêler la pelote des informations de la journée…
Si je me résume
1- Peggy a vu Suzy en Svetlana au Motel : pourquoi était-elle venue chercher Nick ? Va savoir… 1ère question.
2- Suzy s’est carrément pointée chez Bill et Gina pour retrouver Nick : second « pourquoi ».
3- Nick a disparu : donc Suzy, quelque part, a raté son objectif et Suzy ne semble pas se souvenir que Nick a disparu… Mystère.
Conclusion : Suzy est partiellement amnésique et réalise des missions secrètes de « recherche de Nick ». Donc, je vais aller voir Suzy et la convaincre de venir avec moi. Ce petit raisonnement basique m’a remis en forme.

« Pourrais-voir Suzy avant de partir ? » osai-je
« Rapidement alors, Vince. Il faut que vous y alliez »
« Je l’accompagne. De toue façon, la sortie est de l’autre côté »

La bonne aubaine. Evidemment, la sortie, s’il fallait y aller, ce n’était peut-être pas idiot de la retrouver ! Je suis donc reparti avec la même vieille femme qu’à l’aller, jusqu’à mes 5 autres porteurs de marques de l’œil.

« Salut vous autres ! » dis-je en entrant dans la pièce aux cinq colocataires qui ne semblaient ne pas avoir bougé d’un pouce.
« Il faudrait que je parle un peu avec toi Suzy » poursuivis-je en regardant ma vieille guide qui s’éloignait. « Je voudrais te montrer l’étoile polaire »
« Il faut qu’on sorte alors ? Je prends mon blouson alors, on ne sait jamais, avec le vent, et puis c’est presque la nuit »
« Oui tu as raison, prends un blouson »

Et hop, ni vu, ni connu. En moins de deux nous étions sortis de la pièce, y laissant les 4 autres cois. Pas tout à fait tout de même. J’avais eu le droit à des remarques « comment ça l’étoile polaire ? », « Suzy, n’y va pas, il raconte des bêtises », « Alors, Vince, que t’as dit Plume Agile »… etc mais rien de trop conséquent.

« Suzy. Il faut que je te parle. »
« Oui, et bien vas-y. Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Plume Agile m’a dit de suivre l’étoile polaire pour retrouver Nick et je ne sais absolument pas retrouver cette étoile. Sans compter, que je n’ai absolument aucune idée non plus de l’endroit où se trouve Nick. »
« Bon, d’accord. Je vais t’aider. L’étoile polaire, j’en sais rien. Mais pour Nick, il faut juste se concentrer pour ressentir son appel. C’est comme si tu faisais de la télépathie, tu comprends ? »

Non, je ne comprenais rien du tout. Suzy a respiré fort puis a fermé les yeux. Le vent a soulevé ses cheveux, lesquels ont enveloppé son visage et ont laissé apparaître comme deux pépites lorsqu’elle a soulevé ses paupières.

« Allons près de chez lui, il n’en est pas loin, c’est sûr. Il a peur. Il bouge. Il n’est pas poursuivi pour l’instant. Il a entendu. Il va se rendre sous le grand arbre de nos rendez-vous secrets. Il nous attendra là-bas. Viens, donne moi la main, on ira plus vite. »

Je pris la main de Suzy et l’on se mit à courir, comme si l’on avait le feu au train.
De temps à autre, je ne pouvais m’empêcher de jeter de brefs coups d’œil à la fillette. Je me rappelais la scène à laquelle j’avais assisté quelques minutes plus tôt, quand j’avais demandé à Suzy de m’accompagner pour rechercher Nick…et la façon qu’elle avait eue de se concentrer pour entrer en télépathie avec l’enfant afin de déterminer l’endroit où il se trouvait. Pendant qu’elle se concentrait, j’avais aperçu ses yeux qui soudain s’étaient changés en deux pépites jaunes et brillantes… j’en avais encore froid dans le dos, rien que d’y penser ! Mais cela n’était rien à côté de ce que j’avais vu ensuite…et j’étais sûr de ne pas avoir rêvé pourtant !!
Je me souvenais…que quand le vent avait, à un moment donné, soulevé les cheveux qui avaient caché un instant le visage de Suzy, c’est le visage ridé d’une vieille personne qui m’était apparu ! Une très vieille femme avec un sourire édenté…et ça, je ne l’avait pas rêvé : c’était imprimé là, dans ma mémoire !…même si la seconde d’après, Suzy avait retrouvé son petit air mutin de gamine espiègle… Une vieille personne au sourire édenté et aux yeux comme des pépites qui brillaient… j’en était resté bouche bée, et tout de suite, je me suis rappelé les paroles de Plume Agile :
« Il est des temps où l’âge n’a guère d’apparence et des lieux où il n’a guère de consistance »…
Se pouvait-il que le temps n’ait laissé aucune empreinte sur Suzy et qu’elle soit en fait une vieille femme…sous l’apparence de cette gamine ?…ce qui expliquerait cette impressionnante maturité qui m’avait frappé pour une gamine de cet âge-là… ? Tout comme Plume Agile qui était un vieux sage sous les traits d’un gosse qui ne semblait n’ avoir qu’à peine quinze ans !…Plume Agile, lorsque je semblai surpris de trouver en face de lui un homme si jeune, avait tenté une explication par cette phrase quelque peu énigmatique… Phrase qui m’avait laissé perplexe mais à laquelle, sur le coup, je n’avais pas porté plus d’importance que cela…
Ce pouvait-il que cet œil que nous avions tous en commun…cette plaie que nous portions comme un sceau…ce pouvait-il que cet œil ait une quelconque relation avec tout ça…un truc magique qui ne nous ferait pas “fonctionner” comme tout le monde…mais dans quel but ? Et là, tout à coup, j’eus une suée froide qui me coula dans le dos… ! Mais alors moi ??? QUI étais-je en réalité ??? Quel âge avais-je pour de vrai ??! Peut-être étais-je en fait, moi aussi , un vieil homme qui était sur terre depuis des millénaires, alors que lorsque je me regardais dans le miroir, je voyais plutôt un bel homme… encore jeune !!! Je savais bien qu’il y avait un trou noir dans ma vie, puisque je ne me souvenais même plus être passé sur le billard pour cette histoire d’œil que je portais sur le front comme un signe de reconnaissance…ça, on avait tenté de me l’expliquer…mais le reste, TOUT le reste de ma vie passée ??? QUE me voulait-on ?? Qu’attendait-on de moi ? Quelle était ma mission, si mission il y avait ??! Je me rendais soudain compte que je n’avais jamais, à aucun moment, posé les VRAIES questions. Plume Agile lui-même, semblait-il, avait écarté mes questions en prétextant l’urgence de retrouver le petit Nick… ! Là, soudain, j’eus très peur, peur de ce qui m’attendait, peur de ne pas savoir…

—STOP ! Suzy, STOP !

Je m’arrêtai de courir brusquement et Suzy me regarda interloquée.

—Maintenant je VEUX savoir ! TOUT savoir : ce que je fais ici avec vous tous, pourquoi je suis là , pour quelle mission, qui je suis !
— Oh, Vince, c’est pas le moment !! Regarde on vient de retrouver Nick ! Fais-moi confiance…il ne reste plus beaucoup de temps avant que tu te souviennes toi-même de tout…il faut ramener Nick le plus vite possible à la grotte des indiens ! On va réussir Vince !! Ré-u-ssir !! Il suffit que l’on soit TOUS réunis, tous les sept en même temps, pour que…que l’on accomplisse notre mission, le jour du solstice d’été…si on loupe cette date, Vince, on est repartis pour des années et des années à errer, avant d’être à nouveau réunis pour un nouveau solstice…et ça fait suffisamment longtemps que ça dure, cette histoire !…c’est pourquoi il faut que l’on ramène Nick de toute urgence, sans quoi on ne mènera jamais à bien cette mission ! Et n’oublie pas que Nick est recherché et en danger, et par là même cela risque encore de tout compromettre !! Les hommes de l’ombre, commandités par le gouvernement, cherchent, par tous les moyens, à nous séparer les uns après les autres, afin que le pacte échoue ! Alors ne pose plus de questions, fais-moi confiance : ramenons Nick au plus vite et une fois dans la grotte tu verras, TOUT te semblera limpide !

J’obtempérai malgré moi, devant l’urgence évoquée…peut-être parce que dans mon for-intérieur je faisais confiance à Suzy…comme un sixième sens, une petite voix inconnue me soufflait « mais oui, Vince, tu sais bien, elle a raison ! », peut-être une réminiscence… et puis parce que de toute façon je n’avais pas le choix : Suzy était déjà loin de mes préoccupations, toute à ses retrouvailles avec Nick.
Le petit garçon—mais était-il vraiment un petit garçon sous ces traits angéliques—
était assis sous un énorme cactus géant ; le menton appuyé sur la main, il semblait attendre notre arrivée, nullement étonné de nous voir là.

—Normal ! me souffla Suzy, on s’est parlés par transmission de pensée : il savait que l’on allait arriver puisque c’est lui qui m’a indiqué le chemin !

Hum ! oui, oui, bien sûr…normal ! dis-je en secouant la tête d’un air entendu.
Suzy se précipita vers l’enfant et le prit dans ses bras.

—Père, enfin toi ! Crois-tu que nous finirons, enfin, par tous nous retrouver autour de Plume Agile pour notre mission secrète que nous n’arrivons jamais à mettre à exécution ??!!! Cette fois, je te tiens et je ne permettrai à personne de t’enlever à nouveau ! Quand je pense que j’ai échoué sans pouvoir te ramener de ce foutu motel…que j’ai été obligée de jouer une morte assassinée pour pouvoir tromper ces mecs envoyés par le gouvernement…et que tu m’as encore été enlevé…et re-belote chez Gina où t’avais réussi à te cacher…enfin, cette fois-ci, je crois qu’on tient le bon bout !!

Suzy était aux anges et riait aux éclats à l’évocation de toutes ces aventures rocambolesques. Moi, je les regardais tous les deux, abasourdi.

— Ne nous réjouissons pas trop vite, mon enfant ! Nous ne sommes pas encore à l’abri : tout peut encore arriver ! N’oublions pas que le FBI est à nos trousses !

Et se tournant vers moi, il crut bon de m’expliquer :

— L’œil qu’ils nous ont taillé jusque dans nos chairs, à chacun de nous, leur sert à nous repérer où que nous soyons ! Comme tu as pu le remarquer, Vince, cet œil qui, à l’approche du solstice d’été, se met à rougeoyer jusqu’à nous faire mal, leur sert de repère : ils ont dû insérer en nous une sorte de puce électronique !
Ils savent bien que le pacte sera mis à exécution au solstice d’été, et à chaque nouveau solstice, l’œil en nous se réveille et les prévient du danger de notre rassemblement ! Alors, ils allient toutes leurs forces pour nous empêcher de nous rendre là, où nous devons accomplir notre mission ! Une fois le solstice passé, ils savent qu’ils sont tranquilles jusqu’au prochain ! Mais cette fois-ci, crois-moi, ils n’auront pas gain de cause ! Partons au plus vite ! Plume Agile s’impatiente : tout est prêt !

J’observais, hébété, cet enfant qui agitait le doigt d’un air sévère, tenant de l’autre main son nanain et qui proférait un discours de vieux sage…et Suzy, cette fillette de dix ans qui appelait le bébé “Papa” ! Irréaliste !! Je devais être en plein cauchemar ! Tous les évènements se succédaient comme si j’assistais à un film de science fiction, sauf que j’en étais l’un des personnages principaux qui aurait oublié son texte !
Je me pinçai violemment le bras : non, je ne rêvais pas !
J’imaginais le FBI et tout le gouvernement américain scotchés, les yeux rivés sur leurs écrans pour repérer le moindre de nos déplacements. Les écrans clignotaient et faisaient bip-bip ! Si cela était vrai, nous étions réellement en danger et les minutes étaient précieuses !
Je ne pensais qu’à une chose maintenant : arriver au plus vite dans la grotte où nous attendaient Plume Agile et les autres, afin de connaître toute la vérité et surtout le dénouement de toute cette étrange histoire !
Je me mis à courir comme un dératé, pour rattraper Nick et Suzy qui avaient déjà pris une bonne longueur d’avance !


Nous étions enfin tous réunis, à sept dans la même pièce, la veille du solstice d’été. J’allais enfin tout savoir, tout comprendre. J’allais enfin sortir de ce cauchemar qui me collait à la peau depuis plusieurs jours comme si j’étais empêtré dans une gigantesque toile d’araignée.

 

Plume agile aussi se trouvait dans cette gigantesque salle. Le pacte du soleil allait pouvoir commencer. J’avais peur, peur de ce qui allait bien pouvoir se passer. J’avais peur et pourtant j’étais paisible et détendu. Cela peut sembler étrange et paradoxal mais pourtant il en était ainsi. Sans doute le soulagement de se savoir si proche du dénouement.

 

Si alors j’avais su ! Si alors j’avais pu prévoir ! Mais les si ne sont que des rêves destinés à embellir le monde. Je n’étais pas au bout de mes surprises. La vérité était tellement incroyable, qu’aujourd’hui encor, alors que j’écris péniblement ses mots sur une des dernières feuilles encore vierge de mon carnet ; Aujourd’hui encor je me demande si je ne suis pas entrain de rêver. Aujourd’hui encor, je me demande si toute m’a vie n’aura pas été qu’un rêve.

 

Plume agile ouvrit la bouche et soudain, à ma grande stupeur, il s’estompa. Oui je dis bien il s’estompa. Son corps se mit à disparaître lentement. C’était comme si sa chair n’existait pas, comme s’il n’était qu’un amas de brume. Pris de panique, je me suis retourné d’un geste brusque, cherchant soutien et réconfort dans le regard des autres, cherchant un début d’explication peut-être dans la voix d’Orka, dans celle de Suzie. Mais il était dit que rien ne me serait épargné. Orka, Suzie et tous les autres disparaissaient aussi dans un halo blanchâtre.

J’allais rester seul, désespérément seul. Soudain je senti une petite main qui serait la mienne de plus en plus fort. Je baissai les yeux. Nick leva les siens. Il me regardait visiblement tout aussi inquiet et apeuré que je pouvais l’être. J’étais encor prêt à me raccrocher à un enfant de 31 mois pour tout m’expliquer, mais même ce dernier espoir était entrain de s’envoler. Nick avait si peur que je compris que lui non plus ne savait pas ce qui se passait.

 

Nick me serra soudain si fort la main que la douleur que je ressenti remontant lentement le long de mon bras, se fit grandissante pour exploser au niveau de l’œil. J’avais mal mais je ne pouvais pas crier. Je restais bouche bée devant ce qui produisait la frayeur de Nick. La salle où nous nous trouvions était aussi entrain de s’estomper, laissant place à une pièce beaucoup plus moderne, beaucoup plus petite, beaucoup plus blanche, de la blancheur de mes rêves, de l’horreur de mes souvenirs.

 

Ce cube blanc, totalement nu de meubles devait faire six mètres par trois. Seule signe distinctif, l’unique porte, blanche aussi de surcroît, qui se détachait du mûr. Soudain, la poignée tourna, la porte s’entrouvrit, allais-je enfin savoir.

Un homme, vêtu d’une longue blouse tout aussi blanche que les mûrs rentra dans la pièce. Un homme que je n’avais jamais vu en dehors de mes rêves. Mais pourtant un homme que nul autre ne pouvait connaître mieux que moi. Je ne pouvais m’attendre à cela, mais pouvais-je encore m’attendre à quelque chose devant tous les évènements qui dépassaient mon entendement depuis quelques jours. L’homme qui se trouvait devant moi en cet instant n’était nul autre que mon vrai père, moi qui me croyait orphelin depuis toujours. Nick me lâcha la main pour courir vers lui.

-« Papa ! » Cria-t-il.

Pouvais-je en être encor surpris vous ai-je dit.

-« Bonjour Père ! », lui dis-je calmement. « Vais-je avoir droit à une explication ? »
-« Bonjour Vince, en effet, le temps est sans doute venu pour toi de le savoir. »
-« Alors je t’écoute. »
-« Il y a une quarantaine d’années le gouvernement a décidé de mener des recherches sur la génétique humaine. Cela fut bien sûr caché à la population mondiale. Je t’avouerais même que cela fut ensuite caché par les militaires à tous les présidents et gouvernements qui se sont succédés après celui qui avait pris cette décision. Nous sommes parvenu a créer artificiellement l’impossible : C'est à dire créer un embryon complet à partir de deux spermatozoïdes humain. De cette façon si pour une raison où une autre toutes les femmes du monde devenaient un jour stériles nous pourrions ainsi faire perdurer la race humaine. »
-« Vous vous prenez pour Dieu ! »
-« Nous n’avons pas ce talent, pour ce faire nous avons pris une cellule porteuse du chromosome X et l’autre du chromosome Y. Au contraire de Dieu nous ne sommes jamais parvenus à faire une femme à partir des cellules d’un homme. Je pense que tu l’as compris, tu est le premier homme ainsi conçu. Tu n’as pas de mère et je suis ton unique parent, en ce sens que ce sont mes cellules qui ont servies à ta conception. »
-« Je me souviens de vous père ! »
-« Cela me surprend un peu, mais l’on devait si attendre. »
-« Surpris ? Pourquoi ? »
-« Dès ta naissance, si je puis m’exprimer ainsi, ton cerveau fut relié à un supercalculateur. Cet ordinateur, incontestablement le plus puissant du globe, a été ton monde pendant les dix premières années de ta vie. Il t’a tout enseigné et t’a fait vivre dans un monde virtuel, irréel, un monde numérique inséré dans ton esprit. Seulement de temps en temps, ton esprit faisait preuve d’indépendance, tu ouvrais les yeux. On n’a jamais pu savoir si tu parvenais à enregistrer des images de ces flashes visuels. Le fait que tu m’aies reconnu aujourd’hui prouve que c’était le cas. »
-« Mais si j’étais câblé à une machine, comment ai-je pu avoir ma vie ? Et Nick ? Qui est-il ? Mon fils ? Ton fils ? Une anomalie génétique ? ».

-« Quand tu as eu dix ans, tu t’es réveillé une nuit. Personne ne sait comment cela c’est produit mais tu t’es levé et tu as réussi à te débrancher de l’ordinateur. Etait-ce par ta propre volonté ou par une erreur de conception du programme informatique ? On n’a jamais pu le définir précisément. Toujours est-il que tu t’es enfui et nous avons totalement perdu ta trace. En te débranchant tu avais irrémédiablement détruit l’ordinateur. Aussi incroyable que cela puisse paraître tu es parvenu à te débrouiller tout seul pour te retrouver dans un orphelinat de New-York moins de vingt-quatre heures après ta disparition. A cet époque nous n’avions pas poussé nos recherches si loin. Ne trouvant pas ta trace nous avions fini par admettre que tu t’étais simplement noyé dans la rivière qui borde ce complexe scientifique, jusqu’à… »

-« Jusqu’à ? »

-« Nous avons décidé d’abandonner le programme de recherche avec ta disparition. Cependant il y a trois ans un de nos informaticien à par inadvertance connecté une vieille mémoire à nos ordinateurs actuels. Ces derniers ont ainsi fait revivre ta mère virtuelle et celle-ci nous a fait une révélation extraordinaire : ton cœur battait encore, tu étais toujours vivant. »

-« Comment cette vieille mémoire pouvait elle le savoir ? »

-« Nous t’avons introduit dans le bras une cellule informatique de forme ovale. Cette cellule reliée à ton système nerveux transmet à intervalle régulier des informations à l’ordinateur central. »

-« En permanence ? »

-« Malheureusement non, sur une période très courte, quelques minutes par jour et pendant quelques jours, juste avant le solstice d’été ! Les piles qui permettent à la cellule de transmettre sont de faible capacité. Par chance, elles se rechargent d’elles même en puisant leur source électrique dans l’influx nerveux du corps. Mais le processus est long. »

-« Deux ans ! » Avais-je dit machinalement.

-« Exactement ! D’autre part quand la cellule émet elle surchauffe provoquant douleur et brûlure de la peau. »

-« Merci de me l’avoir mis au bras, je plains Nick de l’avoir au front. »

-« Nick est plus évolué que toi. En insérant la plaque au front on permet à son cerveau de mieux la contrôler, sa douleur est ainsi vingt fois moins forte que la tienne. »

-« Je croyais que vous aviez abandonné vos recherches ! Et Nick ! »

-« Ayant découvert que tu étais en vie. Nous ne pouvions te laisser dans la nature, il nous fallait te récupérer. Nous avons donc créer un clone à partir des cellules souches que nous avions conservées. Nous avons créé Nick dans l’optique d’aller te chercher. Nous lui avons donné des éléments de ta mémoire pour que vous soyez en phase : Svetlana, Orka, Suzie, Plume agile autant d’images virtuelles que l’ordinateur avait enfouies dans ton subconscient.

-« Et lui aussi vous l’avez perdu ! »

-« Tu comprends étonnamment vite Vince. Dans le motel « Arizona Dream », la mise en scène était destinée à t’attirer. Seulement ce que nous ne pouvions pas prévoir c’est qu’une femme stérile en mal d’enfant ne nous vole Nick laissé seul à la réception par Peggy. »

-« Gina ? »

-« Gina ! »

-« Vous avez donc attendu le solstice d’été suivant pour vous remettre en quête de nous retrouver moi et Nick ! »

-« C’est exact ! Nick a refait parlé de lui, nous savions que tu serais attiré vers Phoenix. Nous avons remplacé Gina et son époux par deux de nos agents. Ils t’ont guidé vers la réserve des Navajo où se trouve ce complexe. Au bar la douleur t’a fait tomber dans les pommes. Nous t’avons récupéré et branché à un ordinateur par l’intermédiaire de la cellule en forme d’œil.

Il t’a replongé dans ton monde virtuel en te faisant croire que tu te trouvais avec des personnes atteintes de ton mal. Il t’a poussé à aller chercher Nick. Ce que tu as fait. Tu t’es lancé à sa poursuite en compagnie d’une imaginaire Suzie que seul ton esprit pouvait voir. Nick était « programmé » pour te retrouver, votre rencontre était inévitable. Mis en confiance par notre Suzie qui vous donnait nos ordres par une connexion informatique sans fil, vous êtes revenus ici. »

-« Et maintenant ! »

-« Nous allons attendre la fin du solstice et déprogrammer définitivement ton œil. »

-« Vous allez tuer votre création. Après tout c’est peut-être mieux ainsi. Je préfère ne pas vivre plutôt que d’être un animal de foire. »

 

Mon carnet est fini, j’écris maintenant sur sa couverture. Si vous avez lu ces mots c’est que vous aussi vous connaissez maintenant toute l’histoire. Sans doute suis-je mort à l’heure actuelle, cependant, si vous lisez ces mots et qu’il n’existe aucune femme dans votre monde, alors appelez-moi papa car cela voudra dire que vous venez de lire les mémoires du premier homme de votre espèce.

 


 

 

Fin

 

 

 

 

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